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Aux racines sociales des conflits interlibanais – Comment l'absence de politiques de développement social a engendré l'éclatement du pays des Cèdres

{Développement et civilisations}, N° 365, juillet 08

par René Yerly(1)

Editorial
Article de René Yerly
Libre-propos
Ce que dit Lebret en 1960 sur les particularités du Liban

Éditorial

par Richard Werly

Affrontements culturels ou lutte des classes

Dans les débats et les médias, la lutte des classes a cédé le pas à l’affrontement des cultures ou des religions. S’agit-il d’un reflet de la réalité ou d’une mode ? On peut se le demander tant sont grandes les interactions entre ces diverses formes de divisions qui déchirent la communauté humaine.

L’article de René Yerly montre une société libanaise où le respect d’autrui et le partage des fêtes étaient la règle à l’intérieur de chaque classe sociale entre personnes de religions différentes et il démonte le mécanisme par lequel les luttes pour la conquête du pouvoir instrumentalisèrent les différences religieuses au sein des classes les plus pauvres.

La rencontre de Bangalore, organisée par DCLI et AREDS*, sur la montée des fondamentalismes concluait que le fondamentalisme n’avait rien à voir avec les doctrines religieuses, mais résultait de la manipulation des plus défavorisés par des hommes en quête de pouvoir. Les participants s’accordaient, en outre, pour expliquer le succès du fondamentalisme religieux par le désespoir de ceux que les inégalités engendrées par l’application doctrinaire – voire fondamentaliste – du néolibéralisme, avaient marginalisés.

La journée des Nations unies contre la torture vient de rappeler que, au nom de la lutte contre le terrorisme mais, en fait, souvent, au nom du maintien de l’ordre établi, la pratique de la torture s’étendait et que les victimes appartenaient en majorité aux classes les plus modestes. Les victimes avaient eu le tort de protester contre les injustices qui leur étaient faites.

Le dialogue interreligieux est nécessaire, mais il ne résoudra pas les tensions qui naissent des inégalités et des injustices.

Aux racines sociales des conflits interlibanais.
Comment l’absence de politiques de développement social a engendré l’éclatement du pays des Cèdres

par René Yerly, économiste libanais

Revenons avec un peu de recul sur le Liban, à deux ans du déclenchement de la guerre, à l’heure où l’on parle d’une possible Union de la Méditerranée (conférence organisée le 13 juillet à Paris) pour comprendre ce que l’histoire de ce pays, qui a souffert de guerre et déchirements, nous enseigne. Carrefour de civilisations, lieu de dialogue des cultures et des religions ? A quel prix et au prix de quels risques ? René Yerly nous apporte son point de vue et nous aide à décrypter cette réalité.

Il n’est pas facile pour un observateur étranger de comprendre le sens des batailles qui se sont déroulées durant la première quinzaine du mois de mai dans les rues de Beyrouth. On a beaucoup tendance depuis quelque temps à ignorer les conflits d’intérêts, personnels ou collectifs, qui constituent souvent l’arrière-plan de nombreuses situations de crise et à favoriser des explications par des pseudo conflits de « civilisation » ou de « culture ». Il n’est pourtant pas audacieux de penser que des franges de population au sein d’un même pays, vivant des situations matérielles différentes dans des milieux économiques et géographiques différents, puissent développer des modes de penser et d’agir différents sans qu’il faille des explications dans des différences culturelles ou religieuses.

Une élite multicommunautaire d’avant-guerre intégrée

En effet, il est frappant de constater, d’un côté, à quel point les soi-disant conflits communautaires qui secoueraient le Liban n’existent absolument pas dans les milieux de ceux qui ont su tirer parti, depuis les années cinquante, du développement phénoménal des économies pétrolières de la région et de l’afflux dans le pays des capitaux arabes qui, à la même époque, fuyaient les pays en proie à des coups d’État pseudo-socialistes(2), notamment l’Égypte, la Syrie ou l’Irak(3). Les ingénieurs et les entrepreneurs sauront capter une large part de la manne pétrolière alors que les banquiers et les industriels vont profiter de l’arrivée massive de leurs homologues égyptiens, syriens et irakiens et des flots d’argent qu’ils drainent dans leurs bagages. Dans un second temps, ces deux secteurs profiteront naturellement aussi de la prospérité pétrolière captée par les pionniers libanais du désert.

Concentrée dans le Beyrouth de l’époque où se trouvaient les meilleures écoles et universités, toutes tenues par des institutions d’enseignement occidentales, laïques ou religieuses, françaises ou américaines(4), cette élite, d’origines communautaires diverses mais toute passée par le même moule éducatif, pouvait partager les mêmes plaisirs de la vie dans les mêmes cabarets de Beyrouth, sur les mêmes plages et dans les mêmes stations de montagne. La culture dominante et commune de cette élite était donc au départ celle que véhiculaient ces mêmes institutions éducatives.

Il faut noter que ces milieux d’affaires libanais n’étaient, à cette époque, que partiellement liés au pouvoir politique qui demeurait encore aux mains des notables traditionnels, en ville comme en milieu rural. Dans les années soixante, années qui voient se développer dans le pays de vifs débats idéologiques, débats qui font écho à la Guerre froide et aux conflits qui secouent alors différents endroits de la planète, de la Palestine au Vietnam, le Parlement libanais voit l’arrivée croissante de militants et d’avocats qui se mêlent aux notables et aux hommes d’affaires.

De nouvelles élites issues de la guerre

Les guerres qui se déroulent sur le sol du pays entre 1975 et 1990 vont figer le paysage parlementaire pendant 20 ans(5) alors qu’émergent sur le terrain de nouvelles figures issues des milices(6) et, pire, des milieux d’affaires liés aux milices, qui les financent directement ou en se faisant les intermédiaires entre elles et des gouvernements étrangers, tout en tirant partie des situations dramatiques qu’elles laissent sur le terrain : spéculation immobilière dans les zones de déportation des populations, rachat à bon compte de leurs propriétés abandonnées, trafic d’armes et de drogue, financement d’œuvres caritatives à l’intention des populations précarisées par les conflits militaires, l’absence de filets de sécurité sociale publics et la désintégration de l’État dans le but de se constituer une clientèle politique, etc. Les chefs de milice, généralement issus de milieux pauvres, seront associés à ces entreprises. Chaque communauté verra ainsi émerger un milieu politico-mafieux issu des milices derrière lequel se cachent leurs financiers. Une fois la « paix » revenue en 1990 à la suite de l’invasion finale par la Syrie des dernières poches de résistance libanaises, cette nouvelle élite, fédérée par feu M. Rafic Hariri, capo di tutti capi, se verra propulsée à la tête de l’État où elle aura un accès direct aux finances publiques, gisement colossal d’argent (ne l’oublions pas) en regard des chiffres d’affaires réalisables par n’importe quelle entreprise privée.

Pour se maintenir au pouvoir, elle associera ensuite à ses pillages le commandement syrien en poste au Liban et à Damas même(7). Elle y organisera une redistribution opaque au profit de sa clientèle politique par l’intermédiaire des adjudications publiques(8) ; elle s’y enrichira directement en lançant l’État dans une politique d’emprunts publics à des taux prohibitifs(9) auxquels elle-même souscrit et en diminuant l’impôt sur le revenu des entreprises sous prétexte d’attirer les investissements étrangers(10). En fait, ces deux dernières mesures lui permettent de s’attirer la bienveillance de la bourgeoisie traditionnelle(11) et de ses mentors étrangers, notamment Saoudiens et Syriens, qui souscrivent largement aux emprunts d’État. Elle s’enrichira aussi en offrant à ses partenaires du Golfe un accès inégalé à la propriété foncière dans lequel elle sert de commissionnaire grassement rémunéré dans un pays où cet accès était jusqu’alors très étroitement contrôlé.
Quant à la « reconstruction », elle se limitera, pour l’essentiel, au cœur de la capitale et à ses principaux accès(12), un centre-ville sur lequel la nouvelle élite fait main basse par l’intermédiaire de la société Solidere à la tête de laquelle on retrouve en première place M. Rafic Hariri suivi de ses partenaires arabes.

Le paysage politique a désormais totalement changé. Les « élections » parlementaires de 1992, dans un pays sous totale domination syrienne, vont permettre l’entrée en force au Parlement de miliciens, d’agents d’influence syriens et saoudiens et d’entrepreneurs liés aux milieux politico-mafieux. Les ingénieurs et entrepreneurs d’antan se seront entre-temps partiellement délocalisés, profitant du boom pétrolier et du développement de nombreux pays émergents(13). La petite bourgeoisie et les classes moyennes du pays, qui véhiculaient les valeurs et la culture dispensées dans les universités occidentales de la capitale, fragilisées par les crises militaires, politiques et économiques, auront cherché refuge en France, aux États-unis ou au Canada. A un mélange de parlementaires composé de notables traditionnels et de militants, appuyés sur une économie que dirigent commerçants, industriels et banquiers, va succéder l’ère des miliciens, en armes ou en cravate, fédérés par leurs financiers, en tête desquels se trouvait M. Rafic Hariri.

Quand les valeurs dominantes changent – L’Europe s’éloigne

Fait majeur, le départ des élites intellectuelles et enseignantes du pays, issues en général des classes moyennes, va signifier un affaissement considérable de la qualité de l’enseignement et du niveau d’éducation des Libanais. La culture du « business » s’installe alors, celle des deux cents mots d’anglais nécessaires pour circuler dans le monde des affaires. La culture tout court disparaît. Le Libanais, appauvri intellectuellement et culturellement, orientera dès lors ses regards vers les pays du Golfe, nouvel Eldorado(14), et tournera ostensiblement le dos à l’Europe et à la Méditerranée, encouragé en cela par ses nouveaux leaders politiques(15). L’Europe, qui était source de culture et dont la proximité intellectuelle était motif de fierté pour le pays, sera subitement vue comme trop sophistiquée intellectuellement et trop éloignée. Le pays aura tout simplement perdu la capacité à comprendre l’Europe. La Méditerranée, pont entre le Liban et l’Europe, lieu d’échanges s’il en est, n’existera plus dans l’esprit des Libanais. De nouvelles universités privées seront créées, pures entreprises commerciales ne véhiculant qu’une culture au rabais. Des milliers de jeunes Libanais en sortiront, munis en général d’un diplôme en sciences des affaires, pour se diriger tout droit vers les pays du Golfe. Ils ne seront pas les seuls. Mêmes les universités les plus vénérables organiseront le départ de promotions entières à destination de ces pays par l’intermédiaire de partenariats qu’elles organisent avec des entreprises européennes ou américaines, heureuses de trouver là une jeunesse bi ou trilingue, impatiente de quitter son pays et d’échapper au carcan d’un État milicien à la solde de pays étrangers(16).

Au bas de l’échelle

Très différent est ce qui se passe au bas de l’échelle sociale du pays depuis avant les guerres de la période 1975-1990. Alors que Beyrouth, autour de ses universités, de ses banques, de ses commerces et de ses industries, était capable de capter une partie de la manne pétrolière et d’attirer les élites financières et professionnelles fuyant les pays environnants, les régions rurales s’enfonçaient dans la pauvreté, victimes du désintérêt des élites de la capitale et de leurs propres élites traditionnelles qui s’installaient toutes dans la capitale où elles partageaient la vie tapageuse de la nouvelle bourgeoisie. La mission IRFED conduite par le père Lebret au début des années soixante prenait, pour la première fois, l’exacte mesure du fossé qui séparait les régions rurales de la capitale. Les faubourgs de Beyrouth grossissaient sous l’afflux d’une paysannerie déracinée et sans protection sociale.

Les premiers accrochages de 1975 vont d’ailleurs avoir lieu entre les laissés pour compte de ce développement inégal et vont donner le signal d’une curée généralisée sur les trésors accumulés dans Beyrouth : pillage des entrepôts du port de Beyrouth par des miliciens chrétiens descendus de leurs montagnes, pillage de la Rue des Banques par des groupes musulmans et pseudo progressistes, rançonnement de citoyens aisés appartenant à des communautés localement minoritaires, pillages de logements désertés, etc. Les ruraux profitaient de cette période d’instabilité pour rattraper leur retard économique. Les milices fournissaient à ce moment-là le meilleur moyen d’ascension sociale pour tous ceux qui n’avaient bénéficié ni d’emplois dans la capitale ni de développement économique local. Traditionnellement regroupés autour de leurs notables traditionnels et de leurs organismes caritatifs religieux qui représentaient le passage forcé pour accéder à la santé et à l’éducation, ils parvenaient à s’en libérer par le pillage et le rançonnement. Mais ils se heurtaient également les uns aux autres pour le partage du gâteau et aggravaient le caractère communautaire du conflit, déjà présent à travers les demandes anciennes de la bourgeoisie sunnite d’une meilleure répartition du pouvoir au sein des institutions de l’État libanais.

Dans ce contexte, le retour à la « paix » marquait la fin de l’émancipation milicienne pour la plupart de ces franges pauvres, exceptées pour celles dont les chefs organisaient une redistribution opaque à la tête de l’État. Avec les classes moyennes, elles subiront de plein fouet la hausse des prélèvements obligatoires nécessaire au remboursement des emprunts publics car ces prélèvements se concentreront plus que jamais sur la fiscalité indirecte alors que, comme mentionné ci-dessus, la fiscalité directe est réduite(17). Elles subiront de manière plus dramatique encore les conséquences de la négligence criminelle dont ont fait preuve les gouvernements miliciens de M. Hariri à l’égard des secteurs de l’industrie et de l’agriculture, leur seule attention allant à ce qui pouvait attirer au Liban les capitaux et les touristes arabes du Golfe : promotion immobilière et hôtellerie de luxe accaparant les plus beaux endroits du pays, lieux de débauche. Celle-ci atteindra des niveaux inconnus jusque là dans le pays.

Les franges pauvres de la société subiront enfin l’entrée massive et sans contrôle d’une main d’œuvre étrangère, syrienne, égyptienne et asiatique, dont la conséquence a été la baisse du niveau général des salaires des moins qualifiés, la montée du chômage chez ces derniers, davantage d’émigration et l’affaiblissement des mouvements syndicaux. Cette immigration était une fois de plus organisée par le nouveau pouvoir dans l’intérêt à la fois de ses mentors syriens et de la bourgeoisie traditionnelle libanaise dont elle cherchait le ralliement.

Vers l’éclatement du sentiment d’appartenance nationale

Dans ces conditions, il ne faut pas s’étonner que ces franges précarisées de la population soient plus que jamais soumises aux chefs politiques et aux autorités religieuses qui s’intéressent à leur sort au travers de leurs organismes caritatifs privés ou au travers des relais mis en place au sein même de l’appareil d’État pour détourner une partie de ses prestations et de ses ressources et les mettre à leur service. Le repli sur les instances et les leaders communautaires se fait plus fort avec la montée de la précarité, précarité entretenue par les chefs politiques miliciens dans leur intérêt, dans celui des vieilles familles et dans celui de la bourgeoisie traditionnelle car elle leur permet d’avoir un réservoir de clients politiques. Il n’est, en effet, pas question pour les élites dirigeantes actuelles de développer des filets de sécurité sociale ou de lutter contre le chômage car cela émanciperait la population de leur emprise.

Mais la conséquence en est un éclatement du sentiment d’appartenance nationale et un développement plus fort que jamais que la différenciation identitaire en fonction de l’appartenance communautaire. Si les ordres religieux chrétiens, les institutions laïques françaises, encore très présentes sur le terrain de l’enseignement, véhiculent toujours la culture traditionnelle européenne et favorisent une proximité intellectuelle avec le monde méditerranéen et européen, il n’en va pas de même des institutions d’enseignement développées par les deux partis chiites Amal et Hezbollah ni des écoles privées sunnites. Quant aux écoles et aux universités privées d’influence anglo-saxonne, elles préparent à une émigration vers les États-unis ou vers les pays arabes, paradis actuel des affaires pour tous les Libanais. Le cursus officiel du ministère de l’Éducation ne représente pas le moyen de faire entrer tous les jeunes Libanais dans un même moule. L’impossibilité de rédiger un manuel unique d’histoire contemporaine du Liban symbolise d’ailleurs l’éclatement des visions et la divergence des cultures.

Les classes moyennes

Reste les classes moyennes. Si une bonne part d’entre elles accepte de suivre les grands leaders politico-mafieux du pays, d’autres militent pour un État de droit et pour une société où le mérite et la compétence jouent pleinement leur rôle dans l’ascension sociale. L’appartenance communautaire influe certainement sur leur choix. Si le Général Aoun représente pleinement l’idéal des classes moyennes chrétiennes parce qu’en tant qu’ancien commandant en chef de l’armée, son arrivée au pouvoir symboliserait le retour de l’État des Institutions, les classes moyennes musulmanes hésitent à le suivre parce qu’il n’appartient pas à leur communauté. Les classes moyennes chiites se retrouvent, par contre, dans le Hezbollah, au côté des chiites les plus pauvres et d’une bourgeoisie pieuse, et, pour les éléments les plus évolués mais pas forcément les plus intègres, dans le parti milicien Amal du président du Parlement, M. Nabih Berri. Quant aux classes moyennes sunnites et druzes, la place prépondérante de leader communautaire qu’ont occupé à la faveur des guerres respectivement M. Hariri et le chef de milice druze M. Walid Joumblat(18) a empêché l’émergence d’autres leaders capables de représenter les intérêts propres de ces classes moyennes.

Conclusion

Les deux courants qui s’affrontent aujourd’hui sur la scène libanaise représentent donc, à quelques exceptions près, d’un côté une alliance aujourd’hui au pouvoir des anciens miliciens, des vieilles familles et de la bourgeoisie traditionnelle fédérés par M. Hariri(19) et s’appuyant une clientèle politique issue des milieux les plus défavorisés et sur les classes moyennes sunnites et druzes(20), de l’autre côté les classes moyennes chrétiennes et chiites, les classes pauvres chiites(21) et le reliquat des partis idéologiques(22). L’histoire de leur lutte fait oublier cependant que ces courants se sont constitués sur les débris d’une société libanaise autrefois riche de sa culture arabe, de ses cultures communautaires plus anciennes et de ce que lui apportait son ouverture sur la Méditerranée et sur l’Europe avant que cet héritage ne soit détruit par les conflits internes et par les conflits que, profitant de ses contradictions et de ses faiblesses, de grandes puissances et ses propres voisins ont orchestré pendant trente ans sur son sol. La régression culturelle qui en a résulté est l’un des spectacles les plus affligeants – mais pas le seul – que l’histoire de la Méditerranée ait offert au cours des dernières décennies.

René Yerly Beyrouth, 1er juin 2008

Libre-propos

par Hassan Zaoual

Nation, classes et communautés. L’imbroglio libanais.

René Yerly nous propose ici une relecture des conflits qui secouent, en permanence, un pays qui nous est cher : le Liban. Les analyses sur ce pays sont nombreuses et multiples mais l’originalité de cette note est celle d’un regard du dedans. Examinons maintenant son contenu.

Soulignant l’erreur d’optique qu’un regard extérieur, surtout lorsqu’il est alimenté par les médias, peut induire, René Yerly nous fait découvrir, de façon militante, les dimensions cachées du parcours chaotique d’une société composite, tiraillée par le jeu des intérêts personnels et claniques. Posés en ces termes, les aspects économiques et sociaux des contradictions de la société libanaise acquièrent une importance rarement évoquée sur la scène internationale. Ainsi, l’attitude qui consiste à transposer, de façon précipitée, partout dans le monde la notion de « choc des cultures » voire des religions et des civilisations s’en trouve singulièrement nuancée voire même remise en cause. Cette posture qu’adopte René Yerly est à réhabiliter en ce moment de crise et d’incertitudes radicales. A l’évidence, tout est manipulable et c’est ce que tente de nous démontrer l’auteur.

Comprendre un pays, c’est aussi connaître son histoire. Reprenons le parcours historique du Liban bien avant le début de la guerre civile en 1975, René Yerly met en évidence la connivence des élites, indépendamment de leur origine confessionnelle et clanique, dans le partage inégal des richesses de ce pays. Il souligne que cette économie de rente a été alimentée, avant tout, par l’afflux des capitaux des voisins arabes dont la prospérité est, aussi, à ramener à la manne pétrolière. Dans ce contexte (1960-1975), le Liban avait des atouts à faire valoir relevant de sa culture, de son patrimoine, d’une économie de libre entreprise et de sa liberté de mœurs (cabarets) auprès de ces voisins (Syrie, Égypte, Irak, Arabie saoudite etc.). Le savoir-faire commercial des entrepreneurs libanais agissait comme un aimant dans cette attractivité. Cette capacité relationnelle des entrepreneurs libanais donnait lieu, à travers la description de René Yerly, à des réseaux d’affaires qui se déployaient au-delà des appartenances locales et nationales. Dans ces conditions, on faisait de l’ « économie » sans politique. Dit autrement, en suivant la formule de Montesquieu, le commerce adoucit les mœurs.

Comme le souligne notre auteur, cette élite multicommunautaire et multinationale impliquée dans ce négoce, au dessus des peuples et des tribus composant les nations arabes fraîchement indépendantes, avait construit une sorte de « culture commune » (des intérêts communs, des préoccupations communes, des modèles éducatifs voisins acquis dans les grandes universités, souvent étrangères, de Beyrouth etc.). Celle-ci trouvait sa niche dans un contexte marqué par une modernité attirante ouvrant la voie à des placements spéculatifs et à des plaisirs partagés (tourisme balnéaire du genre sun, sex and sand et stations de montagne). Ces mille et une nuits vont s’évanouir avec l’avènement d’une économie de guerre (1975-1990). La stabilité sociologique construite durant des décennies sur la base d’une alliance d’affaires s’en trouve remise en cause radicalement et, avec elle, l’État-nation libanais. En effet, selon l’auteur, parallèlement à cette crise de gouvernance de l’État libanais, on voit apparaître de nouvelles élites fortement liées aux milices. Peu à peu, le rôle régulateur du commerce se voit remplacer par d’autres modes de captation de la richesse trouvant leur ancrage dans des légitimités communautaires discutables.

De ce point de vue, dès 1975, on transite d’une « économie » sans politique à une « économie politique » à travers laquelle l’exacerbation des conflits des identités devient une source d’enrichissement et un mode de domination sociale. Les chefs de réseaux vont adopter cette stratégie politique pour maintenir leur position sociale. C’est ainsi que la violence devient un mode de gouvernance et de partage des richesses. Ce type de scénario est assez courant dans la mesure où plus est grande la diversité d’un pays, plus les possibilités d’opposer des groupes humains, les uns aux autres, s’en trouvent facilitées. La moindre différence, jadis incorporée harmonieusement à la stabilité de la communauté nationale, devient un prétexte à la reconstruction d’un nouveau contexte marqué par une sorte de distinction excluant son prochain. C’est dans ce type de recomposition des situations que se trament secrètement les génocides passés et à venir.

Dans le contexte libanais, cette manipulation a assuré aux leaders communautaristes des « légitimités » puisées dans une gestion cynique des croyances les plus enfouies dans les inconscients communautaires. En d’autres termes, les « boîtes noires » des sites symboliques d’appartenance font l’objet d’un décodage stratégique de la part des acteurs*. Dans la pratique, comme le décrit René Yerly à travers l’expérience libanaise, cette manipulation des identités meurtrières (expression du poète libanais Amin Maalouf) assure les intérêts des réseaux politico-mafieux dominant au sein des communautés ethniques et/ou confessionnelles. Chacune est dressée contre l’autre et les leaders en tirent profit. Ici, l’identité manipulée devient un redoutable outil d’enrichissement au profit de certains et au détriment de la majorité de tous.

En raison de leur capacité d’adaptation à des conjonctures les plus diverses, ces mêmes réseaux d’influence se retrouveront à la tête de l’État libanais recomposé, suite à la fin des hostilités (1990). Dans ces circonstances, comme le démontre l’auteur, la reconstruction politique et économique du Liban se voit, à son tour, phagocytée par les intérêts des mêmes leaders, ceux qui ont contribué à la destruction de la fraternité libanaise. L’auteur décrit, de manière détaillée, les moyens utilisés par cette couche sociale dominante, toutes communautés confondues, pour s’enrichir au dépend de l’État libanais « reconstitué » (marchés publics truqués, détournement, corruption et trafics en tous genres etc.). En réalité, la « reconstruction » se réduit à un effet de vitrine concentré sur Beyrouth dont la restauration urbaine est, d’ailleurs, confiée à la société Solidere, dominée par le groupe Hariri du nom de l’ancien Premier ministre assassiné.

En substance, ces pratiques sont, selon notre auteur, légitimées au plan idéologique par des réformes économiques pseudo libérales dont les conséquences ont contribué à un surendettement de l’État libanais et à un accroissement des inégalités sociales. Dans cette recomposition désordonnée de la société libanaise, les classes moyennes, centre de gravité de la société, connaissent un déracinement et un appauvrissement qui les incitent à émigrer ou même à rejoindre des mouvements religieux comme c’est le cas des classes moyennes chiites.

A l’heure du projet de l’Union de la Méditerranée, le Liban perd ainsi sa proximité intellectuelle et culturelle avec l’Europe et la Méditerranée dans son ensemble. Ces contradictions en cours détruisent le sentiment national et ouvre la voie au retour du communautarisme sous d’autres modes que l’auteur nous décrit longuement. Ainsi, le citoyen libanais se voit, en permanence ballotté, selon les situations, entre sa communauté d’appartenance et la nation. En définitive, à la lueur de la lecture cet article de l’économiste René Yerly, la société de droits capable d’unir l’ensemble des libanais, au-delà de leur diversité de tous ordres, reste à construire. Mais, comment penser et organiser un tel projet dans le contexte particulier du Liban au moment même où les sociétés contemporaines les plus avancées dans le modèle de l’État nation sont en crise sous les coups de boutoir d’une économie globalisée qui ne reconnaît ni les frontières nationales ni les véritables besoins des hommes ?

Hassan Zaoual (zaoual[at]free.fr)

* Cf. notre ouvrage Les économies voilées du Maghreb, L’Harmattan, 2006

Ce que dit Lebret en 1960 sur les particularités du Liban

« Le Liban apparaît comme une société encore en transition, dominée par un intense individualisme communautaire, d’origine religieuse. L’explication de cet individualisme se trouve dans l’histoire. […] Le problème du développement du Liban ne saurait pas se poser seulement en termes économiques. C’est toute la structure de la nation et de l’État qui est ici en question.
Toutefois, le Liban a une fonction mondiale qu’il importe de sauver. Il est à la rencontre de plusieurs civilisations, pour faciliter leurs contacts et leurs échanges. […]

Petit territoire par rapport à sa population et à sa vocation mondiale, le Liban ne peut vivre sur les seules ressources de son sol. Il le pourra de moins en moins du fait de […] sa croissance démographique accélérée. […] Il résulte que l’économie libanaise est une économie d’insécurité, insécurité dont l’intelligence libanaise doit constamment triompher. Il faut […] une structure gouvernementale d’efficacité maximale. Les élites doivent considérer que la coopération, selon les compétences, en fonction du bien commun national est à instaurer. Les classes qui ont été privilégiées doivent collaborer pour asseoir une économie nationale et pour coopérer au développement harmonieux du pays et atténuer les inégalités sociales.
De l’eau, des routes et des écoles, voilà les conditions indispensables de tout développement économique équilibré et humain. Mais plus que [cela], il faut des équipes polyvalentes, techniquement préparées et qui se consacreraient à l’animation rurale dans les villages.

Il serait scandaleux qu’un pays disposant de tant de facteurs positifs de développement […] compte davantage sur les pays étrangers que sur lui-même pour élever son niveau de vie. Le rejet sur l’autre de l’effort que l’on ne veut pas soi-même accomplir est un des comportements morbides dont souffre le Liban. »

Source : "Avant-rapport du Père Lebret, directeur de l’IRFED", paru dans L’Orient, journal libanais, le 22 septembre 1960.

Notes

[1] - Économiste libanais

[2] - Les régimes issus de ces coups d’État étaient en fait des régimes nationalistes et populistes.

[3] - Quelques années plus tôt, ils avaient déjà bénéficié de l’arrivée des capitaux palestiniens fuyant les troubles qui devaient mener à la création de l’État d’Israël en 1978.

[4] - Citons notamment au niveau universitaire l’École des Lettres et le Centre d’Études Mathématiques rattachés à l’Université de Lyon, l’Université jésuite Saint-Joseph et l’Université américaine de Beyrouth.

[5] - Il n’ y aura pas d’élections législatives entre 1972 et 1992.

[6] - De nombreux partis traditionnels créeront leur milice, notamment le Parti Socialiste Progressiste de M. Joumblat (druze), le parti Katëb de M. Gemayel (chrétien maronite), le parti Marada de M. Frangié (chrétien maronite), le parti communiste, etc. Mais de nouvelles milices apparaîtront aussi, notamment le parti chiite Amal de M. Berri, le Hezbollah chiite, les Forces Libanaises de MM. Gemayel fils, Hobeika puis Geagea (chrétiens maronites), etc.

[7] - Ce n’est qu’en 1998 que le président syrien d’alors, M. Hafez el-Assad, réagira à cette corruption venue du Liban en faisant élire comme président de la République libanaise le général Emile Lahoud avec pour mission de procéder à une opération « mains propres » qui passait par l’écartement du pouvoir de M. Rafic Hariri, en poste depuis 1992 et principal responsable de cette corruption des élites syriennes. Cette opération se heurtera toutefois à l’opposition d’autres partis alliés des Syriens, notamment le parti Amal de M. Nabih Berri, président du Parlement depuis 1992 et encore en poste aujourd’hui, et à celle d’autres personnalités alliées à ce moment-là aux Syriens comme M. Michel Murr, vice-président du Parlement (2004-2005).

[8] - Le cas le plus flagrant étant celui du Conseil du Sud chargé du développement de l’infrastructure du sud du pays et qui sert à monnayer l’appui du parti chiite Amal, de son chef, M. Nabih Berri, et de sa clientèle politique aux gouvernements successifs de M. Rafic Hariri.

[9] - La dette publique n’était que de 3,1 milliards US$ en 1992 au sortir de 15 ans de guerres. Elle passe à 3,9 milliards en 1993 avant de doubler en un an en 1994. Les taux moyens servis en 1993 sur le Bons du Trésor en livres libanaises seront de 20,6% et culmineront à 25,1% en 1995, offrant cette année-là une prime de 18,9% par rapport au Libor. Si ces taux pouvaient se justifier en 1993 par une inflation estimée à 24,7%, il n’en était plus de même ensuite car l’inflation s’effondrait dès 1994 à 8%, se maintenait à ce niveau durant deux ans encore avant de plonger pour atteindre moins de 1% dès 1999.

[10] - Le taux de l’impôt sur les bénéfices des entreprises était ramené dès 1992 par le premier gouvernement de M. Hariri de 25,3% à 10% au moment même où il décidait de lancer la « reconstruction » du pays….

[11] - Notamment la grande bourgeoisie d’affaires chrétienne.

[12] - Notamment l’aéroport de Beyrouth et l’autoroute du Sud qui le relie au centre-ville.

[13] - C’est notamment le cas de bureaux d’étude ou d’entreprises de travaux publics tels que Dar-el-Handassah, aujourd’hui cinquième bureau d’ingénierie dans le monde par sa taille, CCC, CAT, etc.

[14] - Plus que jamais, d’ailleurs, depuis que le prix du baril de pétrole s’est envolé au point d’approcher les 150$.

[15] - En témoigne bien, d’ailleurs, le désintérêt flagrant de la classe politique libanaise pour le partenariat euroméditerranéen. Rien d’étonnant pour qui sait que la construction de l’État de droit et d’un modèle économique inspiré du modèle européen que ce partenariat suppose sont aux antipodes de ses préoccupations.

[16] - C’est ainsi que l’École supérieure d’ingénieurs de Beyrouth, qui relève de l’Université jésuite Saint-Joseph, est fière de faire état de ses partenariats avec de grandes entreprises françaises telles que France-Télécom ou la Lyonnaise des Eaux qui expatrient chaque année ses plus brillants élèves à destination des pays du Golfe.

[17] - Entre 1997 et 2002, la pression fiscale va connaître une forte augmentation puisqu’elle passe en cinq ans de 16,77% à 22,68% du PIB (+35,24%), mais cette progression est essentiellement due à une forte hausse des impôts indirects dont les recettes passent de 12,84% à 17,85% du PIB (+39%), notamment à cause de la mise en place d’une TVA, alors que les recettes des impôts directs évoluent à des niveaux nettement inférieurs, passant de 3,92% du PIB à 4,83% seulement (+23%).

[18] - Rappelons que M. Joumblat est issu de l’une des plus grandes et des plus riches familles druzes. Fils d’un leader atypique fondateur du Parti socialiste progressiste libanais, il a su se reconstituer une fortune personnelle à la faveur des guerres et de son « amitié de 20 ans » avec M. Rafic Hariri. Artisan de la déportation en 1983 de 300.000 chrétiens de la région qu’il contrôle, il a permis à la communauté druze de cette région de s’enrichir provisoirement grâce au pillage des biens des exilés et au détournement des fonds de la Caisse des déplacés créée après la guerre. Par contre, il empêche tout développement économique de sa région par le contrôle qu’il exerce sur les entreprises et par leur rançonnement et, tout leader « socialiste » et membre de l’Internationale socialiste qu’il soit, n’a jamais fait preuve d’intérêt pour les problématiques sociales auxquelles est confronté l’ensemble du pays et donc sa communauté elle-même. Il représente donc aujourd’hui à la fois le règne des « veilles familles », celui des miliciens et celui des mafias.

[19] - Auquel a succédé son fils Saad après son assassinat le 14 février 2005.

[20] - Alliance arrivée au pouvoir à la suite des élections législatives de 2005, élections entachées d’irrégularités massives (découpage électoral défavorable aux Chrétiens, achats massifs de voix par M. Hariri, mobilisation politique du clergé sunnite par ce dernier, etc.) et suivies de la dissolution par la nouvelle majorité parlementaire du Conseil Constitutionnel, l’instance chargée d’examiner les recours en invalidation déposés par l’actuelle opposition.

[21] - Le parti Amal, pourtant de nature politico-mafieuse, est aujourd’hui dans l’opposition à M. Hariri fils car, fidèle allié des Syriens, il s’oppose à la politique pro-occidentale du gouvernement en place depuis les élections législatives de 2005.

[22] - Parti communiste, organisations nassériennes, Parti syrien national-social, Parti Baath, etc.


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