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Une mondialisation a visage humain

par Rubens Ricupero

Rubens Ricupero, né à Sao Paulo, fit connaissance dès sa jeunesse du Père Lebret auquel il reste très attaché tout en occupant le fauteuil de secrétaire général de la CNUCED. Les lignes qui suivent ont fait l’objet d’une importante communication à la séance d’ouverture de l’année académique 1997-1998 de l’Institut universitaire d’études du développement à Genève.

L’auteur expose ses convictions. Peut-être paraîtront-elles singulièrement optimistes. Elles se distinguent en tout cas des discours qui chargent la mondialisation de tous les maux de la planète, et proposent de voir aussi des « raisons d’espérer » dans cette nouvelle « révolution culturelle ». Rubens Ricupero estime possible de concilier stabilité et croissance économique, flexibilité du travail et sécurité de l’emploi. Il compte sur les organisations internationales pour équilibrer la concurrence et rectifier les injustices dues aux inégalités sociales.

Cette approche d’une « mondialisation à visage humain ne saurait exclure une discussion serrée sur les méfaits de la compétition internationale qui semble, aujourd’hui, soumettre la planète aux seules lois du marché. Le débat est à peine ébauché. Nous espérons y contribuer.

Albert Longchamp

Il y a cent ans, à la veille du 20ième siècle, au moment de l’exposition universelle de Paris, on assistait à une explosion d’enthousiasme et de confiance dans la capacité de la science, de la technologie et de l’industrie à trouver des réponses aux doutes et aux maux de l’humanité. On croyait en un avenir de prospérité et de paix universelles, la victoire définitive sur la cruauté, l’injustice, l’obscurantisme, l’ignorance.

Un siècle plus tard, c’est le contraire de cet optimisme naïf qui s’affiche partout. Nous allons jusqu’à mettre en doute l’idée même du progrès telle que nous l’avons reçue des philosophes des Lumières, c’est-à-dire la croyance dans une amélioration constante et irréversible de la condition humaine.

Nous avons pourtant quelques bonnes raisons d’être fiers des conquêtes et des victoires récentes, au plan politique ou économique. Dans quelques jours, nous allons commémorer le huitième anniversaire de la chute du mur de Berlin. Pendant cette courte période de moins de dix ans, on peut inscrire dans la colonne « crédit » la résolution de nombreux problèmes qui semblaient presque insolvables : fin de la guerre froide, de la division du monde en deux blocs ennemis, de la division de l’Europe, de l’Allemagne, de Berlin ; disparition, dans des conditions plutôt pacifiques, de la dictature du communisme réel en Europe ; dissolution de l’Union Soviétique et indépendance des anciennes républiques soviétiques ; élimination du danger immédiat de l’anéantissement par une guerre nucléaire ; retrait des Russes de l’Afghanistan, des Cubains de l’Afrique ; pacification de l’Amérique Centrale avec la fin de la guerre civile au Nicaragua, au Salvador, au Guatemala, mais aussi au Cambodge pendant quelque temps, en Angola, au Mozambique ; liquidation pacifique de l’apartheid et avènement d’un gouvernement à majorité noire qui se consolide en Afrique du Sud ; enfin le Proche Orient où, malgré les déboires de ces derniers mois, les accords de paix et l’établissement d’une autorité palestinienne marquent malgré tout des progrès.

Sur le plan économique, on pourrait citer la conclusion de l’Uruguay round, l’augmentation des investissements, le taux de croissance annuel de la Chine de 9 ou 10% depuis déjà 18 ans sans interruption, de l’Inde de 7% depuis quatre ans, de l’Indonésie, trois des pays les plus pauvres au monde qui comptent à peu près 2,5 milliards d’habitants, l’aboutissement du Marché commun européen en 1992, la création de l’ALENA en Amérique du Nord, de MERCOSUR en Amérique du Sud, l’expansion de l’ASEAN, la croissance extraordinaire du commerce mondial, etc.

PARADOXES DE LA IMONDIALISATION

Comment se fait-il alors que, malgré ces succès indéniables, on ne soit pas satisfait et que l’ on sombre souvent dans le pessimisme ?

Nous sommes par nature des êtres à problèmes. Dès que la solution d’un problème est trouvée, nous nous empressons de l’oublier et nous commençons immédiatement à nous préoccuper des problèmes qui restent à régler, même s’ils sont beaucoup moins graves que les premiers. La fin de la peste noire ne nous console pas de l’absence de traitement contre le sida.

Les solutions ne sont jamais complètes. Très souvent, la résolution concrète d’un problème en crée un nouveau. Le progrès industriel et technologique menace la planète par la pollution, l’énergie nucléaire par la radioactivité, etc.

La science aussi a des limites : Tchernobyl, l’insuccès des efforts pour trouver le remède au cancer, au sida, à la vache folle en sont des exemples. Un livre vient d’être publié aux Etats-Unis sur "la fin de la science". Selon cet ouvrage, la science aurait pratiquement épuisé ses ressources et se trouverait dans une impasse. La fin de la guerre froide n’a pas empêché les génocides en Bosnie et au Rwanda. Aujourd’hui nous nous rendons compte que l’on peut toujours revenir en arrière.

Finalement les périodes de changement rapide sont toujours accompagnées d’une augmentation d’angoisse. Les repères traditionnels sont perdus et il est difficile de les remplacer par de nouveaux repères. Le marxiste italien Antonio Gramsci l’a bien dit : "La crise est la période pendant laquelle l’ancien ne finit pas de mourir et le nouveau a toute la peine à naître. Pendant cette phase, toutes sortes de symptômes morbides remontent à la surface".

BILAN DE L’ÉVOLUTION

La mondialisation est un concept ambigu par excellence, difficile à saisir, qui aune signification différente selon les interlocuteurs. On peut néanmoins affirmer qu’il y a deux approches possibles du phénomène. La première est descriptive et objective ; elle s’efforce de se maintenir au niveau de la réalité, d’exprimer les faits, tout en se gardant d’émettre des jugements de valeur.

La seconde tente de déduire des normes, des comportements à partir de ce qu’elle croit capter dans la capté ; elle est normative, prescriptive, risquant parfois de tomber dans la doctrine, dans l’idéologie. Elle devient alors une prescription sur la meilleure ou l’unique politique à adopter pour réussir c’est-à-dire, dans ce cas concret, une politique d’intégration la plus rapide et radicale possible à l’économie internationale.

Cette dernière version défigure la mondialisation principalement de quatre façons. Par le réductionnisme : en la réduisant à un seul des divers éléments. En général à l’économique, au commercial et parfois même à l’élément financier, en oubliant les éléments politiques et culturels qui, à mon avis, sont encore plus importants. Par le déterminisme : en considérant comme mécanique, irrésistible, comme la "tyrannie des faits", ce qui découle plus des choix des hommes ou des agissements des puissants. Par le conformisme, en prétendant que l’uniformité culturelle et l’élimination d’alternatives à une seule et invariable solution en sont les conséquences. C’est ce que l’on appelle en France la "pensée unique". Enfin par l’anti ou l’a-historicisme, en affirmant qu’il s’agit d’un phénomène nouveau, sans précédent, essentiellement "autre", différent par rapport au passé.

A mon avis, plus qu’un phénomène économique, la mondialisation est un processus culturel. C’est, en peu de mots, l’unification à la dimension de la planète, non pas seulement des marchés mais de l’espace pour l’action humaine et de la communication entre les hommes. En ce sens, la mondialisation a toujours été le produit d’une révolution culturelle généralement exprimée par le franchissement de nouvelles frontières scientifiques et technologiques.

Au point de départ de la mondialisation, les voyages maritimes de découverte des 15ème et 16ème siècles, on trouve la révolution culturelle de la Renaissance, les révolutions coperniciennes et galiléennes, une nouvelle perception de l’homme et de son rôle dans l’univers, les débuts de la science expérimentale. Et, plus précisément, les progrès technologiques en matière de projet, de dessin d’embarcation (la caravelle), dans les techniques et les instruments de navigation (la boussole), en cartographie… Ce sont les inventions scientifiques mais aussi les inventions juridiques intangibles (le contrat d’assurance maritime, la lettre de change, le développement des opérations bancaires et, plus tard, la société par action) qui vont ouvrir la voie à l’expansion de l’Occident à travers la première incarnation du capitalisme, la variante mercantiliste à la recherche du monopole du commerce ainsi que la création de colonies en Afrique, en Asie et dans les Amériques.

A côté des transformations culturelles ce sont de grands événements politiques qui introduisent la mondialisation dans l’Histoire.

Dans le prologue de son livre The Portuguese Seaborne Empire, Olarles Boxer nous raconte qu’en 1552, le chroniqueur espagnol Francisco Lopez de Gomara, en dédiant son Histoire générale des Indes à l’empereur Charles Quint, avait décrit les voyages de découverte des routes maritimes vers les Indes Occidentales et Orientales comme « le plus grand événement depuis la création du monde, à part l’incarnation et la mort de Celui qui l’a créé ». Deux siècles plus tard, un homme tout à fait différent, Adam Smith, presbytérien écossais, disait à peu près la même chose : « La découverte de l’Amérique et celle d’un passage vers les Indes Orientales par le Cap de Bonne Espérance sont les deux plus grands et plus importants événements enregistrés dans les annales de l’humanité ».

Cette première période d’expansion a rompu l’isolement et l’ignorance mutuelle, la rareté des contacts où vivaient jusqu’alors les grandes familles de la civilisation et de la culture humaines, en dépit des rencontres sporadiques qui pouvaient exister entre elles. Que connaissait-on alors en Europe de la Chine, de Cathay, de la civilisation indienne ou japonaise, des grandes cultures des royaumes africains, de l’Abyssinie ? La connaissance était rare, imprécise, mythique et la réciproque était aussi vraie. On ne soupçonnait orme pas l’existence de civilisations américaines avant l’arrivée des Européens.

Deux siècles plus tard, une autre révolution culturelle et scientifique, la révolution newtonienne et ses applications technologiques (la machine à vapeur, les bateaux à vapeur, les trains, les machines industrielles et, plus tard, les moteurs à explosion, les automobiles, l’électricité) ont rendu la révolution industrielle possible. Cette dernière n’avait que faire du monopole commercial des pays ibériques ; elle l’a brisé par l’ouverture des ports au commerce et parfois à coups de canon comme en Chine ou au Japon. Elle a aussi donné naissance à l’impérialisme, au partage de l’Afrique et de l’Asie. Cette forme plus moderne, le capitalisme industriel, a ainsi renforcé le degré d’intégration du monde.

Nous nous trouvons maintenant au seuil de la troisième et peut-être dernière phase du processus qui mettra fin à quatre mille ans de solitude et permettra la fin de l’isolement des cultures et des régions. Les derniers bastions de l’isolement, du manque de contact, tombent jour après jour comme la Mongolie, le Vietnam, la Birmanie.

C’est encore une révolution culturelle et scientifique qui rend possible la nouvelle étape. Les conquêtes en matière d’électronique et de télécommunication impriment leur marque caractéristique au moment où nous vivons. On a déjà remarqué que, contrairement aux révolutions antérieures, qui se limitaient à la matière et à l’énergie, la révolution actuelle est une transformation du temps et de l’espace. Dans son livre Being digital, Nicholas Negroponte a employé l’expression "Bits versus atoms" pour expliquer que les échanges internationaux, y compris le commerce, consistent de moins en moins en des matériaux, des atomes, traversant des frontières nationales, et de plus en plus en des "bits" (d’information) qui passent d’un ordinateur à un autre, d’un téléphone cellulaire à un autre ou d’un satellite à une station terrestre.

Mais si, une fois encore, une révolution scientifique et technologique est à la base de cette étape, on ne doit pas oublier que c’est un tournant politique qui l’accélère : la chute du mur de Berlin et l’absence d’alternative au "communisme réel".

Les innovations technologiques ont permis l’apparition d’un nouveau type d’économie. La conception, le dessin et la fabrication d’un produit ont perdu leur caractère purement national pour devenir des activités qui peuvent être distribuées géographiquement dans divers endroits, selon la logique des coûts. Le commerce des biens et services a reçu une impulsion extraordinaire grâce aux communications et moyens de transports chaque jour plus rapides et moins coûteux. On commence à utiliser Internet non seulement pour conclure des opérations commerciales mais aussi pour livrer un produit, lorsqu’il s’agit d’un produit intangible (un programme de logiciel, un projet d’architecture, d’ingénierie, de la musique, de l’art, etc). Enfin, les mouvements de capitaux et les opérations financières ont augmenté à un rythme astronomique.

Cette nouvelle économie est primo, de haute vélocité ; secundo, à haute intensité en matière de connaissance et non plus de capital, travail ou ressources naturelles ; tertio, à dominante transnationale ; quarto, extrêmement compétitive.

Mais après tout ce que je viens de développer, on n’arrive pas encore à comprendre pourquoi ces caractéristiques, qui ne sont pas toutes négatives, font tellement peur.

DES RAISONS D’ESPÉRER

Bien que mondialisation et libéralisation ne doivent pas se confondre, la mondialisation, c’est-à-dire le processus historique et culturel, tend à créer des pressions qui conduisent à la libéralisation, pèse sur les décisions et les politiques des gouvernements pour ouvrir, plus ou moins vite, leur économie vers l’extérieur.

Au fur et à mesure de la libéralisation, au fur et à mesure de la réduction ou de l’élimination des barrières nationales qui protégeaient les secteurs les plus vulnérables, on les expose à la concurrence. Mondialisation plus libéralisation se traduisent par une concurrence plus féroce. Et la conjonction de ces deux processus augmente évidemment les risques, les pressions, la peur, l’insécurité.

La concurrence est un jeu et, comme tous les jeux, elle a besoin de règles et d’un arbitre. Tous les jeux, même les plus cruels, comme ceux de l’arène romaine, avaient des règles. La justification, la raison d’être de la concurrence est qu’en faisant pression sur les gens, elle les oblige à donner le meilleur d’eux-mêmes ; en matière économique, cela se traduit par de nouveaux produits ou par la production d’articles à meilleur prix, par des biens et services de meilleure qualité. Le résultat est que l’efficacité de l’ensemble de l’économie s’améliore. L’économie américaine qui a toujours particulièrement encouragé la concurrence en est un bon exemple.

Cependant, même la société américaine, qui est la plus tolérante en matière de concurrence parmi toutes les formes de culture occidentale, ne la considère pas comme une valeur suprême et absolue, à placer au sommet de la pyramide pour y soumettre toutes les autres valeurs. La preuve est que les Américains n’acceptent pas que l’on puisse exporter des produits qui sont compétitifs parce qu’ils ont été produits par des esclaves, des prisonniers, des enfants ou au détriment de l’environnement. Si la valeur d’efficacité économique produite par la concurrence devait être jugée comme suprême et absolue, il n’y aurait pas de raisons valables pour refuser d’acheter de tels produits. Nous ne le faisons pas parce qu’il existe des valeurs, d’autres valeurs d’une nature différente, que la société place au-dessus de l’efficacité.

Ce que toutes ces valeurs ont en commun, c’est d’être des valeurs humaines, soit directement soit par rapport à la nature, condition de survie de l’homme. Il s’agit donc de définir les règles de la concurrence en prenant soin qu’elle ne détruise pas d’autres valeurs qui la transcendent.

Reprenons l’analogie avec le jeu, le sport. Aux Jeux Olympiques, par exemple, des records sont battus, prouvant que l’effort de la compétition permet à des femmes et à des hommes entraînés de franchir de nouvelles barrières et de réaliser des exploits extraordinaires. Mais pour pouvoir être admis dans la compétition, il ne suffit pas de se présenter. Il faut plusieurs années d’entraînement, de préparation spécialisée, de talent naturel et, puis il faut se pré-qualifier. De même, il serait absurde de penser que nous pouvons tous entrer en compétition contre n’importe qui.

Aux Etats-Unis, dans les années 60 et 70, lorsque l’on a essayé de mettre fin à l’inégalité accablante dont souffrait la population noire, la politique de l’action affirmative a été mise en oeuvre. Des dispositions particulières ont été adoptées, allant même jusqu’aux quotas et aux préférences, pour aider les minorités. On a reconnu que la société doit traiter les personnes souffrant d’inégalités de façon différenciée. Le contraire, l’exigence d’un traitement rigoureusement égal équivaudrait à dire que les milliardaires et les misérables sont également libres de choisir entre aller dans un hôtel de luxe ou dormir sous un pont

C’est précisément à cause de la tendance vers une concurrence exacerbée et plus technologique que le danger de marginalisation devient plus sérieux. L’exclusion et la marginalisation existaient déjà et n’ont pas été un sous-produit de la mondialisation. On ne peut toutefois pas nier que la globalisation peut aggraver le risque de marginalisation, non seulement de pays, de régions et même de continents entiers comme l’Afrique mais aussi d’importants secteurs des pays riches : 1es chômeurs de longue durée, les industries à forte main d’oeuvre, les travailleurs non qualifiés.

Il serait irréaliste d’imaginer que la solution viendra du seul jeu des forces responsables de la mondialisation. Le marché est un mécanisme merveilleux de prises de décision et d’allocations de ressources mais il est déterminé par la logique des prix. Or les prix ne reflètent pas de façon adéquate des valeurs sociales fondamentales qui n’ont pas de valeur marchande : la protection de l’environnement, le combat contre les formes extrêmes d’inégalités, etc. Il n’est pas raisonnable d’attendre du marché et de la mondialisation des remèdes qui ne peuvent venir que des gouvernements. Loin d’être affaibli ou réduit par la mondialisation, le rôle de ces derniers est de concurrencer à l’intérieur des pays et de négocier des normes internationales qui tiennent compte des différentes étapes de développement et de la capacité d’entrer en concurrence. Les arbitres de leur application correcte doivent être des organisations internationales qui reflètent un équilibre d’intérêts et non pas seulement la vision des puissances plus développées.

A l’intérieur des nations, même des nations riches, cet effort de rééquilibrage doit mettre l’accent sur l’éducation pour les besoins de la nouvelle économie, le recyclage des travailleurs au chômage, le soutien aux personnes les plus vulnérables. Au plan international, il sera indispensable d’aider les pays les plus démunis à se préparer et à se qualifier pour participer à la concurrence, à mettre en place les conditions nécessaires au fonctionnement d’une économie de marché, à réaliser leur intégration stratégique dans l’économie globale. Ceci suppose une politique de longue durée, graduelle, progressive, où chaque étape d’ouverture doit être adéquatement préparée en accord avec les conditions et les limites locales.

En conclusion, la mondialisation, même si elle vient à peine de commencer et ne peut pas être rendue coupable des tendances qui étaient déjà présentes avant son émergence, n’a pas encore entraîné l’accélération de la croissance économique ou une distribution plus équitable de ses bénéfices. La plus grande faillite de notre temps est que nous arrivons au seuil d’un nouveau millénaire sans avoir trouvé de solution aux deux problèmes clés de l’économie dans les pays industrialisés et dans les pays en développement : le chômage et l’inégalité.

Aucune des idéologies de ce siècle, aucune des propositions d’organisation socio-économique n’a été capable jusqu’à maintenant d’assurer un emploi productif à toute personne désireuse de travailler. Le communisme réel se vantait d’un plein-emploi qui cachait en réalité une économie peu performante et encombrée par l’excès de travailleurs dans les usines. Cela a entraîné sa ruine. Le néo-libéralisme a abandonné, en pratique, l’idéal de plein-emploi et se résigne à un niveau soi-disant "naturel" de chômage et à des niveaux croissants d’inégalité.

Afin de faire face à ces défis, il nous faut bâtir une "mondialisation à visage humain". Car cette phase, comme celles qui l’ont précédée, n’est pas la conséquence inévitable de forces hors de notre contrôle. L’économie n’est pas, comme le système planétaire, déterminée par des facteurs que nous ne pouvons pas modifier. Elle est, au contraire, un produit de la culture, de choix de société, de choix des valeurs. Cette construction doit être orientée par la nature de chaque pays et inspirée de leur culture. La révolution industrielle s’est répandue à travers le monde d’une façon différenciée : on n’a pas copié ou reproduit l’Angleterre dans chacun des autres pays. Chacun a développé son propre modèle.

Aujourd’hui, à la fin du conflit idéologique, nous avons un monde plus convergent où les vieilles batailles entre partisans de l’Etat et partisans du marché sont largement dépassées. Le climat intellectuel est plus homogène dans le sens où les critères de légitimité sont les mêmes et les principes d’organisation socio-économiques sont largement partagés. Les oppositions ne sont plus aussi fortes qu’entre communisme et capitaliste.

Au début de la guerre froide, le communiste bulgare Dimitrov, un des dirigeants du Kominform, disait qu’il n’y aurait dorénavant que deux mondes incompatibles, le monde du socialisme et celui du capitaliste, avec deux systèmes différents et inconciliables. En revanche, aujourd’hui, comme le suggère le philosophe politique italien, Norberto Bobbio, il n’y a plus ni blanc ni noir mais des nuances de gris plus ou moins accentuées. Les positions se sont rapprochées : on accepte un rôle légitime de l’Etat, complémentaire au marché et nécessaire à son fonctionnement.

De la même façon, il faut concilier stabilité et croissance économique, flexibilité du marché du travail et un minimum de sécurité, encouragement à l’initiative individuelle et réduction de l’inégalité. Les êtres humains ont besoin d’avenir pour vivre, ont besoin de l’espoir qui est confiance dans l’avenir. Une des raisons de l’angoisse et de la peur naît de l’affirmation que, dans un monde globalisé, on doit renoncer pour toujours à la stabilité de l’emploi. Ce genre d’affirmation nie les deux besoins fondamentaux de tout homme dès sa naissance : l’amour et la sécurité. Jamais les êtres humains ne renonceront au besoin, au désir de sécurité.

Dans une économie, une société dominées par t’information, il est utile de rappeler la phrase du grand rnathérnaticien Norber Wiener, le fondateur de la cybernétique, selon laquelle "être informé, c’est être libre". J’avoue que la première fois que j’ai lu la phrase, je n’ai pas bien compris quel était le rapport entre information et liberté. Après réflexion, je me suis rendu compte que Wiener se référait au fait qu’être libre c’est avoir la possibilité de choisir. Mais pour pouvoir choisir, il faut savoir quelles sont les options et ce qu’elles représentent, c’est-à-dire qu’il faut avoir les informations.

Les phases antérieures de la mondialisation ont utilisé l’avantage en matière d’information scientifique et technologique pour dominer, pour exploiter, pour instaurer le colonialisme et l’impérialisme. Il est de notre devoir d’être, cette fois, fidèle à l’enseignement de Norbert Wiener et de mettre l’inforrnation au service, non pas de l’oppression, mais de la libération de l’humanité.

Rubens Ricupero

Genève, 20 octobre 1997


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