LOGO -DCLI - Centre International Lebret-Irfed

Accueil du site > Documents > a la une

Des territoires pour les hommes

par Paul Houée

Depuis deux ans, Foi et Développement s’est fixé pour tâche d’observer avec rigueur l’évolution de la mondialisation et de son impact sur le marché, les rapports sociaux et l’éthique de l’économie. Nous abordons, avec ce numéro, un tournant de la réflexion.

En évoquant l’oeuvre de louis-Joseph Lebret, Denis Pelletier fait observer dans son essai sur le fondateur d’Economie et Humanisme que l’aménagement du territoire est « la voie qui conduit du prophétisme communautaire des années de guerre au développement harmonisé ». Pelletier rappelle, par ailleurs, que c’est au cours de ses enquêtes sur l’aménagement régional au sud du Brésil, de 1952 à 1955, que le Père Lebret a découvert les stratégies du développement.

Dans les lignes qui suivent, Paul Houée renoue avec les intuitions fondatrices de Lebret à partir du contexte de la globalisation et de l’émergence de la « société d’archipels », ces îlots de prospérité qui se donnent en spectacle, voire en modèles, à côté des zones sans espoir, au milieu d’un océan livré aux spéculations.

L’analyse des évolutions les plus récentes de l’économie conduit l’auteur à relativiser tant l’hégémonie de la mondialisation que l’angoisse des enfermements. Paul Houée croit en la possibilité d’un « enracinement dans le local », sans préjudice de « l’ouverture à l’universel ». La globalisation, à ses yeux, est une dimension croissante de la société contemporaine, mais elle ne revêt pas la fatalité ni l’omniprésence qu’on lui attribue. Sociologue et vice-président du Centre L.J. Lebret à Paris, Paul Houée se dit convaincu que « les incendies ethniques peuvent être maîtrisés par des politiques globales ». Et il nous explique comment, à partir d’une réévaluation de l’aménagement des territoires, les requêtes identitaires peuvent, et sans doute doivent, « devenir ferments de renouvellement et de progrès social ».

Se refusant ainsi à sombrer dans le pessimisme, qui tend à dénier toute humanisation à la mondialisation, Paul Houée complète sa réflexion avec une note de synthèse tirée d’une étude signée par José luis Coraggio, économiste argentin, spécialiste des problèmes d’économie urbaine et de la décentralisation. Sous le titre Développement local et développement humain, cette note rappelle que l’économie domestique, basée sur les réseaux locaux et régionaux, est capable de survivre à côté de la logique d’accumulation mondiale et de l’économie publique centralisée.

Les idées de José Luis Coraggio, en provoquant chez le lecteur francophone un certain dépaysement, prouve, qu’en économie comme en politique et en philosophie, il n’existe pas de pensée unique mais seulement des projets fragiles, des utopies provisoires et des visions partielles qui nous appellent à la modestie.

Albert Longchamp

Est-il encore pertinent de parler de territoires à humaniser quand les vagues de la mondialisation balaient frontières et repères ou qu’au contraire l’exacerbation des réflexes identitaires érige de nouvelles féodalités ? Une analyse attentive des nouvelles tendances de l’économie et de la société invite à dépasser ces images réductrices, à discerner dans les dynamiques sociales et territoriales une tension permanente entre le global et le local, entre le nivellement de masse et la recherche du singulier, entre l’extrême mobilité et la recherche de repères. Cette dialectique que l’on observe à tous les niveaux ouvre le champ à une action citoyenne, un projet politique, des références éthiques à portée et au service de l’homme. Autant d’évolution et d’aspirations que L.J. Lebret avait perçues au tournant du 20ème siècle et qui nous convient à une relecture de sa pensée à la lueur du siècle qui arrive.

ENTRE MONDIALISATION ET TRIBALISATION

Une économie d’archipels

Une évidence parait s’imposer : plus que jamais, c’est l’économie qui modèle les espaces, L’aménagement des territoires résulte essentiellement de facteurs et de changements économiques, corrigés par quelques mesures marginales pour réduire les coûts sociaux et les déséquilibres trop criants. L’heure est à la mondialisation, plus précisément à la globalisation, rendues possibles par la formation de vastes groupes financiers et l’accélération des technologies de communication, capables de tout gérer en temps réel. La planète entière devient un immense marché où doivent circuler librement capitaux, informations, produits, emplois, sans entraves de frontières et de règlements, et sans autre loi que celle du profit maximum rapide et de la sécurité des investissements. Cette mondialisation est à la fois une réalité historique en forte croissance, mais aussi un mythe, une idéologie qui veut s’imposer comme la pensée unique qui explique et justifie tout, comme « la fin de l’Histoire » ou au moins une étape obligée dans le progrès de l’humanité.

Une logique d’intégration sélective aboutit à tous les niveaux à une dislocation de l’espace et du temps : de vastes agglomérations engorgées jusqu’à l’asphyxie, des espaces « suiveurs » qui s’accroissent du déversement des grands pôles, des espaces potentiellement dangereux à traiter socialement, enfin d’immenses espaces promis aux loisirs, aux activités extensives ou à l’abandon car ils sont de trop dans une course devenue impitoyable. Cette logique entraîne, en particulier, l’explosion des grandes concentrations urbaines : deux mégalopoles de plus de 10 millions d’habitants en 1950, 25 actuellement dont 17 dans le tiers monde. Des masses humaines passent brutalement de leurs villages traditionnels aux bidonvilles tumultueux d’agglomérations incontrôlables. On aboutit ainsi à une économie, une « société d’archipels », parsemée d’îlots de prospérité à côté de grandes zones sans espoir, dans un océan livré aux turbulences de l’économie de spéculation.

Une société en danger d’éclatement

La mutation atteint autant les esprits que les productions : une course à l’innovation compétitive qui va plus vite que le pouvoir de la conduire et la sagesse pour l’orienter ; une société de consommation qui atteint directement l’individu par delà les structures intermédiaires et les groupes de référence. Partout la même offre, le même mode de vie propagé par les médias tout en s’adaptant à la diversité des coutumes locales. Manquant de repères appropriés, l’individu est condamné à « bricoler » son existence, dans un éclatement de ses temps vécus et de ses horizons d’appartenance, tiraillé entre la fascination de l’ouverture et l’illusion du repliement.

L’individu vit dans la pression de l’instant et de l’émotion sans par- venir à se construire un parcours, un projet. Des événements récents (mort de Diana, coupe du monde de football…) montrent que plusieurs milliards d’êtres humains peuvent vivre, au même instant, la même émotion. S’agit-il d’une standardisation de l’opinion mondiale ou de l’émergence d’une conscience planétaire allant dans le sens de « cette montée humaine universelle » qu’appelait L.J. Lebret ?

La chute du mur de Berlin, en novembre 1989, laissait espérer une ère de paix, de progrès universel, un monde sans conflits et sans frontières. Or ce furent les génocides de Bosnie et de l’Afrique des Grands Lacs, les revendications identitaires des républiques musulmanes de l’ex-URSS, les ghettos et les révoltes de groupes minoritaires campant aux portes des grandes cités. Un peu partout, à côté de la globalisation des économies, on assiste à une fragmentation des sociétés, au « réveil des tribus », à l’exaltation des différences. Des communautés, soudées par le sang, la croyance, l’héritage d’une mémoire, se vengent d’avoir été trop longtemps méconnues ou laminées.

Et chaque groupe de se replier sur ses racines, de sacraliser sa différence, de rejeter l’autre, le nouveau. Les institutions s’avèrent impuissantes à réaliser la nécessaire articulation entre l’univers des technologies, des échanges économiques et le monde des identités culturelles. Faute d’embrayage, l’un et l’autre s’emballent, s’érigent en absolu s : l’économie de marché se dégrade en jeux spéculatifs et la vie culturelle en idéologies d’exclusion. « Une société réduite à un maillage d’autoroutes traversant des ghettos hostiles ou étrangers les uns aux autres verrait flamber des guerres tribales, la ségrégation et le racisme… Pourrons-nous vivre ensemble, égaux et différents ? », s’interroge Alain Touraine.

NOUVELLES DEMANDES DE L’ÉCONOMIE ET DE LA SOCIÉTÉ

L’analyse attentive des évolutions les plus récentes conduit à relativiser l’hégémonie de la mondialisation et l’angoisse des enfermements. La globalisation constitue une dimension croissante, .mais elle n’a ni la fatalité ni l’omniprésence qu’on lui attribue. Elle est trop souvent un alibi qui cache la lourdeur des systèmes dominants, le manque d’imagination et de volonté des responsables. La globalisation concerne plus les échanges financiers que les produits : les entreprises occidentales ne réalisent que 10 à 12 % de leur production hors des territoires nationaux. Les incendies ethniques peuvent être maîtrisés par des politiques globales, les requêtes identitaires devenir ferments de renouvellement et de progrès social.

A la recherche d’un ancrage social

A trop mettre l’accent sur la mondialisation et ses effets pervers, on risque de méconnaître d’autres phénomènes économiques moins médiatiques mais plus profonds et durables. L’étude des économies régionales démontre que l’économie-monde appelle les économies- territoires, que la montée du global et de l’uniformité renforce le local, le singulier, l’authentique. Cela provient des transformations mêmes de l’économie. Finie la production de masse assurée à la chaîne par des emplois segmentés, une main- d’oeuvre peu formée, des OS provinciaux totalement dépendants d’ingénieurs des sièges centraux.

Aujourd’hui, l’entreprise mise sur l’intelligence, la créativité de son personnel pour garantir des produits fiables à des clientèles toujours plus exigeantes et volatiles, pour réagir rapidement aux aléas d’un marché très mouvant, réduire les coûts de stockage, les délais de livraison, les gaspillages de toutes sortes. Souplesse, flexibilité, valorisation de la matière grise, voilà les thèmes clés d’une économie qui passe du taylorisme au toyotisme.

Dans ces nouvelles pratiques, les territoires acquièrent une place et une signification qu’ils n’avaient pas durant la phase taylorienne. Les firmes internationales sont nomades, constamment à la recherche de nouveaux éléments pour accroître leur productivité, mais aussi d’assurance pour résister aux attaques et aux aléas de forces très fluctuantes. Plus que les primes et les gisements exceptionnels, elles guettent les territoires pouvant leur apporter un environnement stable et de qualité, un climat porteur ; des unités de formation et de recherche pour leur offrir le personnel compétent et les innovations dont elles ont besoin ; les infrastructures de transport et surtout de télécommunication facilitant leurs échanges ; un réseau de collectivités territoriales organisé pour leur apporter l’ ancrage social, les relations institutionnelles nécessaires. Par dessus tout, un cadre naturel et culturel attractif qui procure aux entreprises et aux ménages les espaces de respiration, de rencontre et de créativité qu’ils réclament. Les firmes sont moins sensibles à la taille de l’établissement qu’à la qualité des relations internes et externes, à l’efficacité de l’organisation, à la souplesse des rapports entre partenaires, au dynamisme d’un territoire entraîné par un projet.

Les grandes firmes « balladeuses » de la mondialisation ne couvrent qu’une partie de la vie économique. Les multiples formes de l’économie sociale, mais aussi les initiatives communautaires de l’Italie du Nord et de maints pays à travers le monde remettent au premier plan le concept de « district industriel » jadis élaboré par Alfred Marshall. Les économistes parlent de systèmes productifs localisés qui combinent les règles du marché international et un code social de réciprocité et de partenariat sur un territoire donné (bassin de développement, « pays »).

Au niveau régional et micro régional, les grandes firmes et les PME locales, les partenaires sociaux, les réseaux associatifs et éducatifs, les élus et les pouvoirs publics peuvent efficacement s’impliquer dans l’analyse de leurs problèmes communs, la recherche de solutions de proximité, l’échange de biens matériels et immatériels, la convergence de stratégies des entreprises et de celles des collectivités. Tout cela favorise un climat de confiance porteur d’initiatives, d’alliance et d’ouverture qui rend un territoire vivant, attractif, apte à promouvoir ses atouts.

L’économie durable de demain reposera sur des entreprises très souples, branchées sur les réseaux internationaux mais bien enracinées en des territoires solidement organisés. L’aménagement du territoire consiste moins à répartir les surplus d’une croissance exogène qu’à combiner les facteurs d’un développement ascendant ; à corriger en aval les effets de mouvements externes plutôt qu’à créer en amont les conditions d’attraction et de performance globales. Si la maîtrise de la mondialisation relève de grands accords internationaux, le développement du territoire dépend d’abord de la capacité d’initiative et d’organisation des acteurs locaux et régionaux.

Ni hors sol, ni hors temps

Pour comprendre les mutations des sociétés et de leur vivre ensemble, il faut sans cesse conjuguer le « grand angle » des projections géopolitiques qui dessinent la formation de vastes réseaux métropolitains au coeur de la compétition mondiale avec la « loupe » de l’organisation des appartenances et des relations du quotidien. Ainsi que l’exprime Jean-Louis Guigou, « les espaces sont peuplés d’opérateurs qui produisent de l’homogénéité ; les territoires sont peuplés de sociétés locales qui génèrent des différences ».

L’aménagement dérive facilement en exercice technocratique ou en calcul financier si l’on ne prend pas en compte le lien existentiel entre l’homme, ses parcours, ses territoires. Même s’ils changent d’échelle et de rythme, l’espace et le temps demeurent les cadres fondamentaux de toute vie humaine individuelle ou collective. L’homme ne peu vivre ni en « hors sol », ni hors de son temps. Ce grand nomade qu’est I\’homme contemporain a besoin de lieux stables où « poser son sac », dresser des signes et des alliances afin de poursuivre sa route. Il requiert des espaces-synthèses pour être saisi dans la globalité de son être, être connu et reconnu dans sa dignité, trouver assez de confiance pour s’impliquer dans une oeuvre collective. Il a besoin à la fois d’appartenir à des réseaux tissés au gré de ses relations et de ses désirs, et en même temps de se sentir de quelque part, en des lieux relativement appropriés qu’ il meuble de repères, de symboles, de valeurs affectives appelés à se diversifier.

L’aménagement de l’espace en territoires vécus, signifiants, s’opère en combinant :

- Des facteurs objectifs mesurables : population, activités économiques et sociales, paysages géographiques.

- Des représentations ancrées dans l’histoire (territoire = terre/histoire), dans les parcours, les intérêts mais aussi l’imaginaire (territoire = terre/espoir) des groupes sociaux concernés, en fonction de leur position dans la dynamique locale et la société globale.

- Des marquages, des découpages administratifs et politiques qui varient au gré des alliances et des conflits.

L’aménagement et le développement des territoires relèvent d’une constante négociation entre les sociétés locales qui expriment leurs besoins et les opérateurs chargés d’élaborer des programmes à hauteur des enjeux actuels. Dresser des zonages, élaborer des stratégies à grande échelle suppose des indicateurs pertinents, des objectifs cohérents, une volonté politique de les réaliser. Aménager un territoire restera toujours une aventure complexe, qui met en jeu des groupes, des niveaux de réflexion et d’action, qui appellent l’arbitrage d’un pouvoir reconnu au service d’un projet partagé.

Dès 1952, le Père Lebret écrivait : « Un double danger menace l’aménagement : l’anarchie impuissante des « micro-tentatives », l’intervention trop décisive des "macro-technocraties". Dans l’un et l’autre cas, l’indispensable accord entre l’économique et l’humain est compromis. L’aménagement suppose un double mouvement : de bas en haut pour que s’expriment correctement les besoins et possibilités tant matérielles que spirituelles d’y répondre ; de haut en bas, pour qu’une coordination réalise l’unité. La tension base-sommet, dans un échange incessant de propositions et dans le jeu des heurts, devenant dramatique si les institutions sont défaillantes, arbitrées tantôt par la politique tantôt par la vie, est nécessaire si l’on veut mener à bien la colossale entreprise ».

Un équilibre fécond

Tout corps social a besoin de relations fondées sur l’autonomie de l’individu, une raison et une volonté éclairées engageant des rapports contractuels. Mais il a aussi besoin de relations plus communautaires, marquées par des liens affectifs, des règles et des valeurs qui transcendent les intérêts particuliers. n faut éviter aussi bien la sclérose de systèmes anonymes et froids que la fièvre des exaltations identitaires, des ghettos étouffants.

Le passage du mode communautaire à l’organisation sociétaire aura été l’un des grands acquis de la modernité. La France, « patrie des droits de l’homme », a voulu rompre avec les corporations d’Ancien Régime, promouvoir la liberté, l’égalité du citoyen dans un état centralisé, rationalisateur, expression de la souveraineté populaire, au risque de méconnaître les corps intermédiaires de l’intégration sociale. D’autres nations, confrontées depuis longtemps à des minorités ethniques et sociales fortes, ont su trouver, dans l’organisation de leurs institutions et l’agencement de leurs territoires, un équilibre fécond entre l’unité nationale et les appartenances régionales ou locales, entre l’ouverture à l’universel et la valorisation de leurs cultures et de leurs identités.

Dans les sociétés individuelles avancées, le travail, la fonction professionnelle furent longtemps le grand facteur d’insertion, de reconnaissance et de promotion des personnes dans la société. Quand la part du travail productif ne cesse de se réduire dans la durée d’une existence, quand une fraction importante de la population est rejetée du travail et de la vie sociale, les relations d’affinité et de proximité deviennent d’importants leviers d’intégration et de participation. Si elle change dans ses modèles, la famille demeure la base fondamentale de toute vie sociale, de tout épanouissement personnel. La vie associative, en plein essor, constitue le terreau où se nourrit et se renouvelle le tissu social.

Aménager le territoire, c’est assurer à ces forces vives les moyens de leur fonctionnement, de leurs échanges et de leur participation à la construction commune. Plutôt que de dresser, l’une contre l’autre, société de marché et solidarité communautaire ou associative, il vaut mieux y discerner les facteurs d’ouverture, de libération, les réductions et les dérives qui étouffent et excluent : prendre appui sur les moyens exceptionnels d’expression et de communication qu’ offre la société de marché pour lever les pesanteurs (les manipulations de communautés englobantes devenant vite totalitaires) ; prendre appui sur les racines profondes des communautés ouvertes, sur la vitalité des réseaux associatifs et culturels pour lever les contraintes d’une économie aliénatrice et la guérir de ses cancers spéculatifs.

Ces rapports entre société et communauté, entre réseaux affinitaires et relations de proximité sont à creuser, à frais nouveaux, pour réussir un aménagement adapté aux rythmes et aux horizons des hommes. Là encore, citons Lebret en 1945 : « Le premier travail à entreprendre pour remettre l’économie au service des hommes est de constituer des unités élémentaires complètes de vie, à portée d’homme, harmonieusement distribuées sur le territoire, harmonieusement coordonnées. Il faut refaire partout des unités équilibrées, de tailles diverses, où l’homme puisse retrouver champ d’activité utile, sécurité fondamentale, accès progressif au confort et facilité d’épanouissement ».

LES TERRITOIRES DE LA DÉMOCRATIE

Ni l’économie de marché livrée à elle-même, ni les surenchères individualistes ou locales ne peuvent assurer un aménagement durable et un développement équilibré de l’ensemble des territoires. Aménager un territoire est un acte éminemment politique, la traduction spatiale et institutionnelle d’un projet qui entend concilier les exigences d’une économie sans frontières et de sociétés en quête de cohésion. Il a pour méthode essentielle l’articulation d’une démarche ascendante riche de diversités et de politiques descendantes qui fixent des orientations, un avenir à partager.

L’apprentissage de la citoyenneté

Un peu partout, on déplore le fossé qui se creuse entre des institutions impuissantes à résoudre les problèmes de ce temps et les multiples formes d’engagement associatif, de créativité sociale démontrant la volonté des citoyens de se prendre en charge et de participer réellement à la maîtrise du destin collectif. Un peu partout, on réclame une démocratie de participation qui prolonge et renouvelle la démocratie de représentation.

Pour y parvenir, quelques principes essentiels sont avancés :

- Reconnaître les échelons de base, stimuler la démocratie locale, en permettant à chacun de faire l’apprentissage de la citoyenneté, à une échelle qu’il peut saisir, dans un langage qu’il comprenne.

- Créer ou renforcer les médiations nécessaires par des relais aussi bien verticaux qu’horizontaux, en donnant la priorité aux territoires porteurs de projet sur les découpages administratifs de gestion.

- Développer une « subsidiarité active », où les collectivités proches des citoyens définissent et mettent en oeuvre leurs programmes, mais dans le cadre de principes énoncés, de solidarités exercées, d’évaluations faites au niveau supérieur.

- Affirmer enfin et surtout, à tous les échelons et par tous les canaux de la vie collective, la primauté du politique et de l’éthique aussi bien sur les impératifs d’une économie hégémonique que sur les enfermements de règles identitaires.

On retrouve là les grandes intuitions que L.J. Lebret n’a cessé de mûrir et d’expérimenter tout au long de sa vie : nécessité d’une économie humaine, d’une démocratie économique par et pour les hommes, sans laquelle la démocratie parlementaire n’est que façade ; priorité au développement ascendant exprimant les besoins et les potentialités des groupes sociaux dans la diversité de leurs cultures ; articulation de niveaux d’analyse et de décision qui, d’élargissements en élargissements, des unités de base aux nations et aux ensembles continentaux, contribuent au développement universel harmonisé. Car, c’est la terre entière qu’il faut aménager pour « utiliser les ressources, structurer les surfaces, abolir les sous-prolétariats, nourrir, vêtir, loger et instruire l’humanité ».

Quartiers, communes, pays

Les intuitions prophétiques du Père Lebret se révèlent d’une étonnante actualité dans les réformes des politiques territoriales, leurs principes et même leurs modalités, telles qu’elles se dessinent, notamment en France et dans l’Union Européenne.

Les niveaux de proximité, les espaces de vie que sont la commune rurale, le quartier urbain doivent être « à portée d’homme ». Car « Les hommes peuvent s ’y rencontrer facilement et s ’y connaître en même temps qu’ils peuvent avoir une certaine idée du complexe total dans lequel ils s’insèrent. C’est par excellence le lieu de dégagement spontané des élites et de la pédagogie collective ». Malgré la mobilité accrue de ses habitants et souvent la pauvreté des moyens, la commune, le quartier demeurent l’unité fondamentale où chacun peut percevoir des intérêts communs et participer en connaissance de cause à la conduite des affaires locales. C’est l’échelon de base de la citoyenneté et de l’identité, un lieu d’appartenance et de mémoire, d’animation et d’intégration, le relais initial de l’appareil administratif et des services de première nécessité.

La plupart des communes, ne pouvant plus répondre aux besoins de la modernité, s’associent au niveau intercommunal du bassin de vie sous la forme souple de syndicats intercommunaux spécialisés ou polyvalents, mais de plus en plus selon le mode plus impliqué des communautés de communes et districts, à fiscalité directe : pour gérer les principaux équipements et services courants ; pour conduire des opérations programmées à un autre niveau ; le tout pour le compte des communes et sous le contrôle de leurs élus. (En France, on dénombre, en 1998,36763 communes, 16835 syndicats intercommunaux, 1577 communautés et districts).

S’agissant des niveaux de développement, le pays ou bassin de développement, fédérant plusieurs communautés autour d’un pôle urbain et surtout d’un projet, est défini comme un espace d’inter- dépendance ville-campagne s’organisant en territoire de projet et de solidarité. A côté des grandes agglomérations qui ont leur propre dynamique, le pays apparaît comme le niveau pertinent où les acteurs politiques, économiques, sociaux et culturels peuvent conduire une démarche de développement global assurant la mise en cohérence des initiatives locales, des secteurs professionnels et des mesures émanant d’ailleurs. Ils peuvent y définir la nécessaire concentration des activités et l’accès des services pour l’ensemble de la population.

Et reviennent au pays, les fonctions d’étude et d’animation, d’élaboration et de négociation d’une charte de développement négociée avec les instances supérieures et traduites ensuite en conventions d’objectifs avec les partenaires concernés (en France on envisage la création volontaire de quelques 350 « pays » et une trentaine de communautés d’agglomérations). La région est appelée, elle aussi, à accroître son rôle dans la programmation et la conduite du développement, de la formation et de la culture, à être reconnue comme l’interlocuteur privilégié entre les pays, les agglomérations qu’elle fédère et les niveaux supérieurs de l’Etat et de l’Union Européenne.

Les niveaux d’intégration que sont les Etats, eux-mêmes réunis en de grands ensembles continentaux organisés, capables de réguler l’économie, de construire la paix, de prolonger les grandes civilisations – Union Européenne, MERCOSUR, ALENA, ASEAN - sont déjà les esquisses plus ou moins avancées et démocratiques de ce monde qui doit passer de l’indépendance subie à la solidarité voulue ensemble.

SE METTRE EN MOUVEMENT

Ainsi, les jeux ne sont pas faits. L’aménagement des territoires et la démocratie demeurent une aventure fragile qui se fraie un chemin d’humanité parmi d’innombrables obstacles perçus comme autant de défis à relever. Qu’on laisse faire, ou qu’on en reste aux solutions du passé, et l’on ira vers une société d’archipels dans un océan de violences balayé par les tempêtes d’un libéralisme débridé. Des îlots de prospérité se donnent en exemple et en spectacle, règnent à côté d’îles érigées en citadelles pour défendre leur identité et exalter leurs différences.

Veut-on, au contraire, une société moins fragmentée, plus équilibrée et démocratique, bâtie sur des niveaux territoriaux aux compétences précises, aux moyens équitablement répartis ? L’enracinement dans le local et l’ouverture à l’universel, l’articulation entre une démarche ascendante des initiatives les plus diverses et une démarche descendante garante de durée et de solidarité sont les outils ’essentiels pour la promotion de l’homme et de la cité de demain.

Cet article aura atteint son objectif s’il favorise la confrontation, la convergence de ces multiples efforts à travers le monde qui peuvent trouver un nouvel élan en se ressourçant dans la pensée pionnière du Père Lebret. Celui-ci n’a pas laissé de modèle explicatif généralisable, mais une prodigieuse incitation à se mettre à l’ écoute et en mouvement, à ouvrir les mille chantiers où s’invente le développement de tout l’homme et de tous les hommes.

Paul Houée


Développement local et développement humain

par José Luis Coraggio

A partir de réalités latino-américaines, José Luis Coraggio montre que le développement local relève moins d’une conception théorique que d’un ensemble de pratiques capables de transformer pu à peu la réalité. Ceci, en partant des politiques existantes pour leur donner sens et cohérence, et en les réorientant vers le développement humain. Nous publions ici une synthèse simplifiée de ses publications.

La mondialisation capitaliste opère une révolution technologique et économique d’une telle violence qu’elle ébranle les équilibres fondamentaux, crée un sentiment d’impuissance à sortir de l’impasse où elle enfonce. Laissé à lui-même, le développement apparaît vite comme un instrument dans ce déferlement. Le capitalisme mondial s’en sert pour accroître la concurrence entre localités en quête d’investissements, pour valoriser les ressources locales exportables, pour créer des îlots de modernité dans un océan de pauvreté, de chômage, de désintégration sociale.

Mais le développement local trouve sa pleine signification au service du développement global humain, comme la lutte des forces de la vie contre le capitalisme financier qui les étouffe.

DES FORCES À RÉORIENTER

Dans cette visée d’un développement humain conçu comme la reproduction illimitée de la vie et de la qualité de la vie, de multiples réactions et initiatives locales trouvent à s’articuler, à se renforcer et à affronter une signification nouvelle enracinée dans le quotidien, alors que leur isolement les conduit à l’inefficacité et à la récupération par le système dominant. La confrontation et la synthèse de multiples expériences venant du local démontrent qu’une stratégie de changement des Etats, des sociétés, des marchés est possible.

Il faut tirer profit de l’espace d’action et des ressources qu’engendrent les processus de décentralisation de l’Etat, les diverses politiques sociales mises en œuvre pour les secteurs les plus pauvres, la privatisation des systèmes d’éducation, de santé, de prévision. Cela implique de dépasser une vision administrative, politicienne, ou la pure recherche d’efficacité, pour percevoir l’espace disponible, les nouvelles forces sociales qui s’y déploient et de les canaliser vers un autre développement en leur offrant un nouveau cadre stratégique, des méthodes de participation populaire.

En effet, les masses recherchent moins une opposition idéologique que la satisfaction de leurs besoins immédiats, la solution de leurs problèmes quotidiens. Il faut partir de ces préoccupations concrètes pour susciter de nouvelles relations et pratiques sociales, les resituer dans les perspectives plus vastes d’un changement structurel à moyen terme. Ce qui apparaît comme obstacle, manque de clientélisme, peut devenir le point de départ d’une source d’énergie sociale.

Puisque les systèmes de recherches, d’éducation, de formation sont en crise, qu’on en profite pour repenser le rôle des Universités, de l’école, des réseaux de formation professionnelle et d’éducation populaire en terme de développement humain. Le système ne parvient plus à intégrer les exclus, ni à imposer à tous sa domination, il faut donc que cet espace vide devienne créateur de nouvelles relations et structures où l’on se prend en main. Les nouvelles technologies déstabilisent les emplois et les espaces, mais elles créent aussi des réseaux de solidarité et d’innovation, une meilleure articulation entre le local, l’inter-local et le mondial, si l’on sait en tirer profit pour le développement humain.

Les promoteurs du développement local refusent souvent toute compromission avec les politiciens professionnels et leurs méthodes électoralistes. On ne peut pourtant rejeter le politique, ni se réfugier dans un monde idéal de pure gestion privée des problèmes. Il faut re-donner un sens à la politique, adopter d’autres manières de la pratiquer.

Il existe de multiples possibilités d’action qu’il faut concrétiser, coordonner en une signification d’ensemble, dans une stratégie commune et volontaire de développement durable. Celle-ci doit devenir une référence pour orienter, en synergie, les divers programmes au sein de relations de coopération concurrentielle. Une telle réappropriation collective suppose un choix stratégique délibéré, un échange de méthodes appropriées.

DES RÉSEAUX D’ÉCONOMIE POPULAIRE

Mais que faire en matière économique ? Comment réintégrer la majorité des travailleurs ? Il faut repartir pour cela des multiples formes d’économie populaire qui se fondent, non sur l’accumulation du capital et la concentration des entreprises, mais sur l’économie du travail. En des unités domestiques orientées vers la plus vaste reproduction de la vie de leurs membres, dans l’interaction de leurs unités de base, de leurs réseaux d’échange, de circulation des biens, services et informations.

Cela exige une coordination souple, complexe des actions d’agents autonomes pour une coopération efficace, dans une visée intégrale qui ne se réduira pas à la seule économie. De même, on doit dépasser les séparations classiques entre le social et l’économique, entre politiques sociales et politiques économiques, pour tendre vers une promotion du développement humain durable centré sur la reproduction élargie de la vie.

L’économie du développement local ne repose pas sur la consolidation ou l’isolement d’un seul secteur autonome. Elle se fonde sur l’articulation à la fois conflictuelle et coopérative de trois secteurs : l’économie d’entreprise directement liée à la logique d’accumulation mondiale ; l’économie populaire étroitement enracinée dans l’évolution de la société locale ou régionale ; l’économie publique, enfin, relevant de l’Etat.

Entre ces secteurs, existent de nombreuses relations qu’ il faut transformer en alliances stratégiques sur un territoire donné, en particulier entre les réseaux d’économie populaire et l’ensemble des petites et moyennes entreprises. Le développement économique local consiste à la fois à organiser les réseaux comparatifs de coopération entre entreprises et à renforcer leur substrat d’économie domestique avec leurs relations de familles, de voisinage, d’ethnie ou de classe.

UN RENOUVELLEMENT SOCIO-POLITIQUE

Il faut réviser une conception trop rigide de l’organisation sociale, imposant à toute action collective des objectifs, des ressources, des mécanismes formels de représentation et de direction. Ces règles instituées sont nécessaires mais ne doivent pas négliger ce vaste ensemble de comportements récurrents, régulés par les usages et coutumes, capables de produire des effets de masse sans recourir pour cela à une organisation très précise.

Il faut savoir valoriser les réseaux relativement libres d’interaction, de créativité collective où s’expriment les revendications et les initiatives, sans les cristalliser en des organisations aux ressources souvent centralisées. Ici, la dimension culturelle est fondamentale, l’action culturelle et l’action économique inséparables.

Il faut redéfinir le domaine public, qui s’exprime aujourd’hui de multiplies manières, dans les lieux de rencontres, les médias, au risque d’être confisqué par les monopoles commerciaux capables d’imposer leurs règles de consommation, leur art de vivre, et de concevoir la modernité au détriment de la vie et de la démocratie locale. L’action pour le développement local au sein d’un monde global conduit à s’interroger sur les politiques macro-économiques qui désarticulent tout processus de développement durable ; sur l’aspect normatif de l’activité économique ; sur le blocage par les structures légales de pouvoir des pratiques d’économie populaire qui pourraient réussir et favoriser un autre développement. La lutte contre l’exclusion, le chômage, ne sauraient se réduire à des programmes socio- économiques relevant de l’Etat. Il faut intégrer les ressources matérielles et culturelles des couches moyennes, confier un rôle spécifique à la jeunesse en tant que force de renouvellement social.

Il ne suffit pas de mieux administrer mais surtout de gouverner, de donner un sens au corps social. Sans cela, les germes d’économie populaire et de développement local ne s’inscriront pas dans la durée. Pour ce développement, il n’y a pas un sujet, une institution, une forme d’organisation, un lieu privilégié pour l’action. Il faut encourager la multiplication des initiatives, les possibilités d’une création collective sans camisole de force idéologique ni sujets prédéterminés.

Ce développement suppose deux espaces locaux d’action :

- Une ville ou une zone urbaine, une unité assez complexe et bien articulée en tout social, pour dépasser la sectorisation, chercher l’intégration des activités, saisir les inter- dépendances entre les actions conduites et leurs effets sur l’ensemble territorial.

- L’échelon régional, à travers une articulation de structures intermédiaires, de communautés et d’instances multiples, capable de s’opposer à la domination internationale, d’intégrer les pratiques de développement local dans une plate-forme dynamique nourrie de sens commun permettant de réorienter les futures interventions.

En tout cela, peu de choses nouvelles apparaissent, sinon la volonté d’entreprendre, en di vers endroits, en étroite relation et en réelle synergie, un processus universel de développement local.

Recueilli par Paul Rouée


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Contact | Mentions légales | Crédits