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Pour un développement commun plus pacifique

par Gabriel Marc

Trop étroitement lié à la croissance économique, le développement ne fait plus recette. Est-ce le fait d’un concept usé ou la fin d’une grande illusion ?

Sans disqualifier la croissance économique, Gabriel Marc (Justice et Paix France) introduit de nouveaux paramètres dans l’évaluation des pratiques et des valeurs du développement : la paix, la non violence, la religion, la démocratie, la croissance démographique, les droits de l’homme.

Les réflexions de ces pages constituent une synthèse de conférences données en France, durant le printemps 1995, dans le cadre de la campagne du Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD) sur le thème « Paix et développement ». Elles se nourrissent également de débats engendrés par la confrontation des idées aux réalités du terrain.

Le développement va mal ? Ce n’est pas une fatalité mais un défi. Le développement peut se décrire comme une aventure collective de l’humanité. Qui peut se dérober ?

foi et développement

Le terme de développement a cessé de plaire. Les éditeurs déconseillent son emploi dans un titre, car il n’est plus vendeur. Ce n’est pas seulement un caprice de la mode, ni l’effet d’un excès d’emploi. Cela traduit plus profondément une déception.

Le ralentissement de la croissance depuis vingt ans ; l’apparition d’une « fracture sociale », selon le terme consacré depuis peu, qui n’affecte plus la seule classe ouvrière mais menace les classes moyennes abondantes issues des années de croissance ininterrompue ; l’existence de forces économiques et financières apatrides qui menacent le destin de pays entiers, voire de l’ensemble du système mondial ; une mutation non déchiffrée et non maîtrisée de l’environnement social et culturel, sous l’effet notamment des progrès des technologies de la communication, tout cela ancre dans l’opinion désorientée le sentiment que quelque chose ne va plus bien dans le modèle de développement qui avait fait ses preuves.

On sait maintenant qu’il y a peu de chances de revoir les années de croissance économique forte et quasi miraculeuse. L’horizon des projets se transforme et la société de consommation se mue en société d’épargne et de sécurité. Chacun sait que son devenir personnel est aléatoire et que l’insécurité s’accroît, en même temps que l’exclusion et la précarité grandissent. D’où une inquiétude souterraine, très généralement répandue, et une désillusion de la part des générations plus anciennes qui avaient porté la croissance.

Plus profondément, subsiste une vague nostalgie des slogans de mai 1968 dont les acteurs avaient éveillé l’espoir d’une vie au-delà de l’économie puisque la croissance semblait devoir se perpétuer toute seule. Il y avait là une aspiration à un développement personnel et social délivré de l’excès d’intendance. Cette nostalgie montre bien que le développement reste ressenti comme un au-delà innommé de la croissance.

Dans l’opinion heureusement, cela ne disqualifie pas cependant la croissance économique. Celle-ci est essentielle, même dans un pays globalement riche. Mépriser l’intendance serait faire injure à ceux qui souffrent de pauvreté dans les tiers mondes comme dans les deux premiers mondes. Il faut bien se nourrir, se loger, se vêtir, se soigner, s’instruire, se distraire et cela dans des conditions accordées à la dignité humaine. Mais cela démontre que le bonheur, le progrès, le développement en un mot, s’ils reposent sur la création et la disposition de biens économiques, se situent dans des espaces plus amples et sur une trajectoire plus longue que la seule création des richesses économiques.

Dans les tiers mondes la critique du développement n’est pas moindre mais s’appuie sur d’autres constats. C’est notamment le refus d’appeler ainsi ce qui résulte du modèle de croissance sauvage induit par le libéralisme économique, qui se traduit banalement par l’enrichissement des plus riches et l’appauvrissement, relatif et parfois absolu, des masses pauvres. Cette critique-là, elle aussi, laisse entier le désir d’un accomplissement qui ne soit pas seulement matériel.

La croissance économique n’est qu’un des facteurs de développement

Dans la foulée des années de croissance rapide du monde occidental, pendant trente ans après la guerre, nous avons réellement cru qu’il était possible d’éliminer définitivement la pauvreté. Dans les années soixante, les nouveaux pays africains pensaient sincèrement, comme les coopérants qui allaient leur donner un coup de main, que l’indépendance allait susciter magiquement des élans intérieurs et des attraits extérieurs pour une puissante croissance économique. En France même nous avions alors des plans de développement économique et social pour mettre de l’ordre dans une croissance touffue et mobiliser au mieux les acteurs en vue de produire toujours plus.

Et puis, trente ans après, nous recevons une terrible leçon, pour nous- mêmes et pour les tiers mondes. En particulier, dans le soutien à la croissance économique de ces derniers, nous avons buté sur des obstacles inattendus. En voici, en vrac quelques-uns :

  • La croissance démographique, surtout en Afrique.
  • La difficulté, voire l’impossibilité de transposition des modalités de croissance qui ont fait la richesse de l’Occident et du Japon, ou celles qui s’élaborent en ce moment dans quelques pays asiatiques en pleine ascension. Les cultures des peuples sont diverses et beaucoup absorbent mal des modèles venus d’ailleurs.
  • La difficulté pour de jeunes nations d’engendrer des régimes démocratiques efficaces. On y voit surtout des régimes autoritaires ou de parti unique, qui suscitent des guérillas armées faute d’autre opposition possible. La croissance économique en est victime.
  • Enfin, principal obstacle, la confusion que nous avons tous faite et que beaucoup continuent d’entretenir, entre développement et croissance économique, qui a marginalisé la conduite du développement social et culturel aussi bien dans les pays riches que dans les pays pauvres. En un mot on a réduit l’humain à l’économique. Laissé en friche, l’humain ensauvagé se venge, sans qu’il y ait de règle pour cela. En 1967 le pape Paul VI prônait le développement intégral. On ne l’a pas écouté. Même nos sociétés aujourd’hui, globalement prospères, font l’expérience d’un développement raté et d’une menace de violence endémique.

Toute leçon est positive. Nous comprenons peu à peu que la croissance économique, chez nous comme dans les tiers mondes, n’est pas un en soi. Elle ne peut se concevoir isolément et ne peut-être entretenue sans qu’on la relie à un ensemble de facteurs non économiques. Il y a interaction entre une multitude de facteurs dont nous avons négligé d’apprendre à réaliser la maîtrise d’ensemble. Ce n’est pas tout à fait une nouveauté. Analysant les facteurs de la croissance pendant les « trente glorieuses », plusieurs auteurs ont remarqué que les facteurs économiques identifiables n’en expliquaient que la moitié ! L’expérience ultérieure n’a fait que confirmer ce diagnostic.

Dans les tiers mondes c’est encore plus net. On croyait que l’investissement accumulé produirait automatiquement la croissance comme au Nord jadis ; que de meilleures techniques et des outils perfectionnés permettraient des rendements agricoles plus élevés ; qu’une formation selon nos critères produirait des travailleurs efficaces. On a oublié le poids des mentalités, des structures sociales, des cultures, du droit coutumier. On a compté pour rien la capacité de communiquer, de s’associer, de participer à la décision, le besoin d’une meilleure santé, de l’eau potable, l’exigence de sécurité, l’organisation des marchés, le rôle spécifique des femmes, et j’en passe.

Les autres composantes du développement

Cette expérience nous rappelle donc que la croissance économique est en rapport mutuel, réciproque, systémique comme on dit aujourd’hui avec justesse, avec toutes sortes d’autres éléments. C’est le progrès cohérent et harmonieux de tous ces éléments qui produit le développement intégral des hommes et des peuples, « le passage de conditions moins humaines à des conditions plus humaines », comme le disait Paul VI.

Passons en revue quelques-uns de ces facteurs.

La paix

Commençons par là et attardons-nous un peu sur ce point car la guerre fait son entrée dans notre environnement proche alors que quarante-cinq ans d’équilibre de la terreur nous en avait préservés, ce qui est le comble de l’absurdité.

La paix n’est pas un état de non guerre, de non belligérance. Ce n’est pas non plus un état de simple tolérance, de neutralité, d’indifférence. C’est une volonté obstinée, appuyée sur des pédagogies appropriées, de maîtrise de la violence qui habite en chacun de nous et dans les institutions de la vie collective. C’est une recherche de réconciliation, de communion, d’unité, onéreuse et toujours à recommencer.

En France même nous ne sommes pas réellement en paix. La violence n’est pas correctement maîtrisée, parce que cette maîtrise est par trop déléguée par les citoyens à l’État, à qui l’on demande toujours plus de gendarmes, alors que la société civile, qui devrait jouer le rôle majeur, n’y participe plus. Ce qui s’est passé en Bosnie où des voisins de palier vivant pacifiquement s’entretuent haineusement tout a coup parce que l’Etat s’effondre, doit nous faire réfléchir sur ce qui pourrait arriver à notre propre société.

La guerre est la négation même du développement. Voilà pourquoi, il y a presque trente ans, le pape Paul VI proclamait dans une encyclique : « Le développement est le nouveau nom de la paix ». Il n’y a pas de développement sans paix de même qu’il n’y a pas de paix sans développement. Les deux sont en rapport interactif mutuel. La dualisation croissante du monde, qui partage les nations, entre elles et à l’intérieur d’elles, entre riches et pauvres, est la cause la plus fondamentale des conflits, guerriers ou autres.

Curieusement, si l’on peut faire sans peine une histoire de la guerre, il est beaucoup plus difficile de faire une histoire de la paix. Sans doute parce que depuis l’apparition, il y a 50.000 ans, de notre espèce humaine on baigne comme naturellement dans une culture de guerre et l’on n’a jamais inventé une culture de paix.

L’Église, pour sa part, a cherché à tempérer la guerre au temps de la chrétienté (la trêve de Dieu, la vaine interdiction de l’arbalète, au Concile de Latran en 1139). Elle a atténué les conséquences de la guerre par la réconciliation et la pénitence. Elle a produit tardivement une éthique de la guerre mais elle n’a pas inventé une culture de paix et s’est même compromise avec la guerre, dans les croisades par exemple, ou pour la défense des territoires pontificaux. C’est Gandhi, un hindouiste, certes admirateur de Jésus, qui a jeté les bases de la non-violence active.

La paix actuelle entre nations résulte souvent de traités mettant fin à des guerres. Ces traités figent des rapports de force au moment de l’armistice. Mais l’histoire modifie les rapports de force et cela rouvre les conflits. Ce qui fait exploser les Balkans et le Caucase en ce moment, ce sont le traité de Versailles de 1918 et le partage de Yalta en 1945. On frémit à la pensée de ce qui pourrait se passer demain dans une Afrique configurée dans des frontières arbitraires par les puissances coloniales, au mépris par- fois de l’implantation de ses peuples.

Au cours de l’histoire les guerres étaient entreprises pour s’emparer des richesses des autres ou de leurs femmes ou pour dominer : besoin de terre, excédents ou déficits démographiques, exercices de virilité guerrière, impérialisme en étaient les principales causes. A ces causes, devenues souvent secondaires, s’en ajoutent d’autres maintenant. Causes identitaires, ethniques, culturelles (Bosnie, Rwanda-Burundi, Karabakh, Tchétchénie, Abkhasie, etc.). Chaque groupe humain à l’intérieur des pays se met à vouloir son Etat-nation, alors même que l’Etat-nation est en crise là où il existe.

Causes religieuses, confondues souvent avec le nationalisme. On pense à l’Irlande, au Liban, à l’islam intégriste et conquérant en certains pays, mais aussi à l’orthodoxie serbe, à l’orthodoxie grecque prête à lancer ses fidèles contre la Macédoine et l’Albanie, à l’Église catholique, qui a reconnu trop vite Slovénie et Croatie parce que majoritairement catholiques, et se trouve aux prises avec l’orthodoxie de l’ex-URSS à cause des uniates et à cause de son présumé prosélytisme, à l’hindouisme qui veut bouter l’islam hors de l’Inde et aux musulmans bengalis qui veulent bouter les hindous hors du Bangladesh…

Le lien de la religion et du nationalisme se traduit par une définition du sol national comme sol sacré. C’est ainsi que l’Arabie Saoudite se considère comme terre sacrée de l’islam et, pour cette raison, n’autorise aucun exercice d’une autre religion. On retrouve cette tentation en Inde à l’appui de l’agressivité de certains hindouistes, ou en Russie où la présence catholique est mal tolérée sur la terre sacrée orthodoxe. Et n’y a-t-il pas quelque chose comme cela dans la répugnance de notre société française « laïcisée » et sécularisée à l’érection de minarets à quelques pas des clochers d’églises délaissées ?

Bien des religions sont d’ailleurs porteuses de guerre dès lors qu’elles s’appuient sur une conception totalitaire de la vérité et ont une visée universaliste. C’est vrai, en ce moment, de certains secteurs de l’islam. Ce n’est pas absent de l’Église catholique dans la mesure où à certaines époques elle se donne à voir comme dépositaire d’une vérité immuable et incontestable parce que d’origine divine, plutôt que comme cheminant avec d’autres, dans l’humanité, pour faire la vérité.

Il faudrait d’ailleurs examiner le problème de la paix et des conflits au sein de l’Église catholique. Dans l’Église visible, l’attitude pastorale dorninante ne conçoit l’unité, la paix, la vérité, que comme des réalités pures à l’origine, dont il faut préserver l’intégrité. Construire l’unité, construire la paix, approcher de la vérité, toutes démarches humbles et pragmatiques, apparaissent comme compromission ou erreur, car c’est admettre que tout n’est pas parfait dans le donné de départ. Sous ce voile factice demeurent des tensions non réglées entre toutes sortes de catégories qui forment la riche diversité du peuple chrétien.

Ces tensions viennent parfois au jour lorsqu’elles sont trop fortes ou lorsque l’autorité ne peut plus les supporter : prêtres ouvriers, théologie de la libération, procès de théologiens, schisme de Mgr Lefebvre, divorcés remariés, féministes et ordination des femmes, et maintenant la destitution de Mgr Gaillot. Mais la plupart demeurent larvées, le cas le plus connu étant les pratiques conjugales et sexuelles ignorant un magistère trop catégorique. Ce silence qui donne l’apparence de l’unité et de l’harmonie est dommageable car l’Église gagnerait, et la société avec elle, à inventer un traitement positif des tensions, porteuses de richesses qui restent stériles sans ce traitement.

Alors que faire pour que la paix progresse dans l’Église, la société, le monde ? Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire être artisan de paix ? Les réponses demeurent encore largement à élaborer et toutes ne sont pas pertinentes à tous les niveaux, personnel (être en paix avec soi-même), inter-personnel, relationnel, social, international. Mais on peut tout de même évoquer quelques points qui demanderaient une expérimentation plus résolue et plus ample.

L’une des démarches dont on se réjouit dans les sociétés occidentales, c’est le progrès de la tolérance. On en fait un facteur d’apaisement des tensions. Il est évident que face à l’intolérance, religieuse notamment, la tolérance, si elle est acceptation de l’autre, apparaît comme un progrès en termes de paix. Mais la tolérance est ambiguë. Sous ce nom on tend dans nos sociétés à évacuer la tension par un simple constat de différence, l’opinion que tout se vaut et qu’il n’y a pas de raison de s’opposer en débat. Ce relativisme ne dissipe pas les tensions, car il n’est que neutralité, indifférence, et cela n’apporte rien à la construction de la paix. C’est le degré zéro du traitement d’une tension.

La véritable tolérance, qui construit effectivement la paix, est de l’ordre du don. Elle est onéreuse car elle comporte un risque de soi. Elle consiste à admettre la tension, à en repérer les acteurs, à en analyser les termes et, en dernier ressort, à se mettre à la disposition, à se laisser entamer, par l’adversaire pour en faire un partenaire de dialogue dans la recherche d’une issue positive.

Le bon usage de la tolérance étant ainsi balisé, il faut maintenant se demander quelles actions peuvent être envisagées pour construire la paix.

La première chose à faire est d’élaborer et propager une culture de paix en opposition à la connivence historique des humains avec la guerre (il existe déjà quelques écoles de la paix, mais elles sont encore rares et peu connues). Puis, multiplier les partenariats, c’est-à-dire les actions en commun au bénéfice mutuel des contractants. Dans l’Église et pour la société on pourrait aussi expérimenter et codifier la correction fraternelle, pro- posée par Jésus dans l’Évangile de Mathieu au chapitre 18.

Quand les conflits sont ouverts, il faudrait apprendre à les traiter positivement, en diffusant les pratiques de la non violence active, comme nous l’ont appris les pauvres d’Amérique latine, et en systématisant la médiation, comme on commence à le faire chez nous dans les conflits sociaux, comme cela se fait dans divers pays à l’issue de guerres civiles (Mgr Ruiz au Chiapas au Mexique par exemple), ou dans les consultations électorales délicates (en Haïti, en Afrique du Sud, etc.) ou dans les transitions d’une dictature à la démocratie comme au Bénin.

Après les conflits, il faut veiller à réinsérer les combattants dans les structures normales d’une société en paix, comme on commence à le faire avec les guérilleros en Amérique latine, notamment en Colombie. Il faut aussi - c’est très important pour la pérennité de la paix - créer les conditions du pardon et de la réconciliation. Cela ne se fait pas au rabais ou par un geste liturgique de paix banalisé. Nous voyons combien l’absence de pardon entre Serbes et Croates après la guerre de 1940/45 rebondit cruellement aujourd’hui.

Nous savons combien, en Amérique latine, les dictatures militaires qui se sont retirées en arrachant des amnisties laissent de rancoeur et de révolte dans les peuples qu’elles avaient terrorisés et torturés. L’Église a des choses à améliorer dans ce domaine. La confession auriculaire et des gestes sans engagement n’y suffisent pas. Il faut inventer des cérémonies solennelles et publiques, rares et frappantes, de réconciliation et de pardon, à la mesure des conflits.

La démocratie

Croissance et paix sont en interaction l’une avec l’autre mais aussi avec la démocratie. Il ne faut pas seulement entendre par là des élections libres pour des institutions parlementaires et judiciaires où la voix du peuple puisse se faire entendre au moyen d’élus. La démocratie existe avant tout dans la vie civique locale, la vie associative et les corps intermédiaires : syndicats, ONG, partis de masse, églises, forces morales organisées, etc. C’est surtout un état d’esprit et des réflexes communs. La démocratie c’est la participation de tous à la vie de tous.

Un idéal difficile à atteindre ! Pouvons-nous affirmer que nous vivons vraiment en démocratie en Occident ? Notre conception de la majorité par exemple, est pratique et rapide, mais elle revient à effacer, le cas échéant, la voix de presque la moitié d’une population. Nous aurions sans doute quelque chose à retirer de la palabre, caractéristique de bien des peuples pauvres, certes mangeuse de temps et de patience, mais qui englobe la voix de la minorité dans la décision finale.

Et puis il ne suffit pas d’avoir des institutions démocratiques ou réputées telles, s’il n’y a pas de civisme. Or le civisme ne s’éduque plus et il fait à priori mauvais ménage avec la revendication d’autonomie individuelle de nos concitoyens. La contravention tranquille de la loi, la transgression généralisée des codes manifestent ce mauvais ménage. Pour être en démocratie il faut aussi être porté par la conscience d’appartenir à une société, ce qui appelle quelque sacrifice et pas seulement la prise de bénéfices. L’opposition de soi à la société, telle qu’on la voit se développer dans les esprits, est source de tensions permanentes entretenant ce sentiment d’insécurité que l’on déplore par ailleurs.

Enfin nous avons laissé s’amenuiser les contre-pouvoirs, ce qui fait que chacun se retrouve seul devant un État tout puissant entre les mains de qui il s’en remet de son bonheur comme à une providence, au lieu de se prendre en charge lui-même.

Le tissu social

La cohésion du tissu social que favorise la démocratie réelle est un élément fondamental d’ordre et de paix. On le voit en plusieurs pays et même en Europe : lorsque le tissu social se déchire, c’est la guerre civile qui commence.

Dans les pays dits « avancés », l’urbanisation rapide ; la montée de l’individualisme introverti ; l’accaparement du temps par les images regardées solitairement ; la dégradation des grandes associations ; l’amenuisement du militantisme des grandes causes ; la déconsidération des politiques, et maintenant la montée du sauve-qui-peut individuel devant l’évanescence de l’emploi délitent gravement le tissu social.

Ce n’est pas seulement la mutation de la production qui conduit à l’inemployabilité de certains travailleurs, tombant alors en exclusion, c’est aussi et surtout la déchirure du tissu social. Les exclus sont ceux qui n’y sont plus rattachés parce qu’il est troué.

Quand on fait le bilan des maux qui en résultent de façon croissante, il est clair que la paix sociale est menacée, ainsi que le fonctionnement de la démocratie et le respect des droits de l’homme. Le premier de ces droits est celui de participer à l’activité de la société par le travail. C’est une question simple de dignité. Si ce droit est bafoué, on n’est plus en régime de droits humains mais en barbarie.

Dans les pays des tiers mondes le tissu social tend aussi à se déliter par le passage trop rapide de la société villageoise organisée à la ville sauvage. En revanche les nécessités évidentes de la solidarité pour la survie et le développement conduisent à une reconstruction du tissu social sous la forme de petites puis de grandes ONG, dont le réseau et le désir d’internationalisation dessinent la montée du social à l’échelle de la planète, utile contrepoids un jour aux forces sauvages du marché.

Les droits de l’homme

A la démocratie, à la croissance, à la paix, il faut aussi relier les droits de l’homme. Il y a deux siècles que l’on en parle, cinquante ans qu’on les a inscrits dans la charte de l’ONU. Mais leur respect progresse à vitesse d’escargot. De considérables progrès sont encore à faire auxquels travaillent bien des organisations privées connues du public comme l’ACAT ou Amnesty.

En ce moment, l’universalité des droits de l’homme est mise en doute. Ils apparaissent à certains comme trop marqués par les traditions individualistes occidentales. C’est une vraie question qui a été posée récemment par des pays d’Asie de l’Est en plein essor économique grâce à un modèle de développement autoritaire et efficace mais qui fait bon marché des personnes.

La croissance démographique

Il faudrait encore relier tout cela à la croissance démographique, insuffisante dans les pays riches, exubérante dans certains continents de la pauvreté, source de futurs conflits et parfois obstacle à la croissance. C’était la raison de la conférence du Caire en septembre 1994 sur « population et développement ».

Avant cette conférence, l’ONU avait élaboré des projections en fonction de plusieurs hypothèses sur le taux de fécondité. Les résultats divergent fortement à l’horizon d’un siècle et demi : de 4 milliards en déclin à 700 milliards en expansion selon les hypothèses. Ce dernier chiffre corres- pond à la situation actuelle de la fécondité. Elle n’est donc pas viable indéfiniment sans catastrophe majeure.

Quel que soit le scénario que l’on retienne, on passera inéluctablement par un effectif de 8 milliards d’humains dans une génération et vrai- semblablement de 10 dans deux générations. Il yen avait 3 en 1960 ! La fécondité globale a certes beaucoup baissé depuis son maximum historique du début des années 1970 mais l’effet de ce ralentissement ne se fera sentir réellement que dans plusieurs générations. Et la baisse est encore insuffisante. Il faut donc, pour gagner du temps, encourager les couples à restreindre eux-mêmes leur descendance et leur en donner les moyens quand ils les réclament. Ils sont désormais nombreux à les réclamer.

Car l’exubérance démographique est grosse de défis que l’on n’est pas sûr de pouvoir relever, et dont certains sont porteurs de tensions considérables. L’urbanisation avec des villes-chaos de plusieurs dizaines de millions d’habitants que personne ne sait maîtriser. Les modifications de la structure par âge. Les pays occidentaux et certains pays des tiers mondes connaissent un vieillissement. En revanche, l’Afrique et le Moyen Orient connaissent une forte montée de la jeunesse. Dans les deux cas, la charge pesant sur les « actifs » est un obstacle à la croissance.

La modification du poids relatif des continents. C’est l’Afrique qui va connaître l’essor le plus rapide, 700 millions maintenant, 2600 millions dans un siècle. On peut conjecturer que des mouvements migratoires importants se produiront, notamment mais pas seulement, du Sud pauvre et jeune vers le Nord vieux et riche. Ce sera une source de conflits dont on voit dès maintenant les premières escarmouches en Europe et en Amérique du Nord.

La terre peut elle nourrir 10 milliards d’humains ? Il semble que l’on puisse fournir à chacun, à condition de savoir les répartir, les calories nécessaires. Mais on ne vit pas que de calories. Loger, éduquer, soigner, distraire, donner un niveau de vie digne, procurer un emploi à tous ceux qui y ont droit, pour une population de 10 milliards, c’est tout autre chose.

Pourra-t-on, sans effondrement écologique irréversible, donner à 10 milliards d’humains un niveau de vie semblable à celui de la classe moyen- ne occidentale d’aujourd’hui si insatisfaite de son sort ? On touche là aux limites écologiques de la planète. Qu’en est-il des effets de l’entassement ? Le drame du Rwanda sonne l’alerte. L’entassement a créé des réflexes de panique qui n’auraient pas eu la même ampleur si les gens n’avaient pas été les uns sur les autres.

Les autres composantes du développement

Il y a d’autres composantes encore, reliées entre elles et aux précédentes qui contribuent à un développement intégral et équilibré : politique, culture, science et technique, système des communications. Ne détaillons pas pour ne pas allonger démesurément et faire perdre le fil.

Le développement c’est le progrès de l’humanité dans son histoire

Des réflexions sommaires qui précèdent on peut déduire au moins deux choses.

La première c’est que les facteurs énumérés ne sont pas isolés, ils ne forment pas un faisceau de hasard, une gerbe, mais un système articulé. Ils sont liés les uns aux autres. Il y a un lien entre la croissance économique telle qu’elle est devenue, et la fracture sociale, donc la paix. La paix est une attitude qui vaut pour toute relation y compris avec la terre. Il n’y a pas de paix sans justice ni démocratie ; il n’y a pas de justice si les droits de l’homme ne sont pas respectés ; il n’y a plus de droit humain qui tienne si les hommes sont aliénés par l’information manipulée ou par le système productif, dans leur capacité de faire du beau et du bon, d’aimer ou de prier.

Chacun de ces facteurs offre un terrain pour un progrès possible. Chacun de ces terrains offre des spécificités d’engagement et tous ensemble forment un champ assez vaste pour que chaque individu trouve à y employer ses dons et charismes particuliers. Si l’on sert le progrès dans l’un de ces terrains on le sert aussi dans les autres, mais il faut que tous les terrains soient investis. Si l’on n’investit que dans l’un, par exemple la croissance économique, comme nous l’avons fait depuis la guerre jusqu’à la crise, et encore maintenant, on mesure, au terme, que l’on est dans l’impasse d’une société bancale qui ne satisfait plus ses membres.

La seconde chose est que le développement est la résultante dynamique, historique, de l’agitation inter-active de ce système aux nombreuses composantes. Il ne s’identifie à aucune de ces composantes. C’est l’erreur de civilisation que nous avons commise avec la conception matérialiste de la seule croissance économique. Il est fait de matière et d’esprit, de relations humaines conviviales, de beauté, de participation humaine à l’enjolivement de la terre, de relation à Dieu.

Il s’identifie, en définitive, au progrès de l’humanité dans son histoire. Même si elle est chaotique, avec parfois des retours en arrière dans le moyen terme, la trace de l’humanité dans la nature est en progrès. Ce progrès est le développement de son aventure dans le temps. Le développement a ainsi une valeur spirituelle d’enrichissement de la qualité des humains.

Chacun, quelle que soit sa philosophie, peut comprendre cela et y puiser un enthousiasme. Ceux qui se réclament du Dieu de Jésus-Christ y voient encore autre chose. Le développement de l’aventure humaine dans l’histoire, sur sa planète, signe la persistance d’une alliance entre ce Dieu et l’humanité. C’est donc une histoire sainte, habitée par l’Esprit de Dieu, qui chemine en son sein avec nous et nous appelle à faire usage de la liberté que nous avons conquise face à lui, qu’il respecte, pour parfaire sans cesse cette qualité de l’humanité.

Il ne s’agit pas de concordisme entre une activité humaine qui serait le développement et un dogme ou un précepte religieux, fut-il tiré de l’Evangile, pour voir comment les deux réalités se répondent. Ces deux réalités n’en font qu’une. Et cela appelle une vision simple et forte de la solidarité. Celle-ci n’est pas quelque chose de facultatif qui s’exercerait dans la charité caricaturale de nos ancêtres, voire de certains de nos contemporains, s’épuisant dans une bonne volonté qui viendrait en plus du devoir d’état.

La solidarité fait partie fondamentalement d’un développement qui se décrit comme une aventure collective de l’humanité. L’absence de solidarité voire une solidarité qui ne serait que simple exercice de bonne conscience ou de devoir, c’est la victoire de la barbarie, le retour à la jungle, le déni d’humanité qui se profilent.

Dans l’encyclique Populorum progressio de Paul VI bien des passages consonnent à ce qui vient d’être dit, par exemple l’aspiration des humains à faire, à connaître et avoir plus, pour être plus et le programme consistant à lier le développement intégral de l’homme – pas seulement l’économie – et le développement solidaire de l’humanité. Elle mérite encore relecture.

Gabriel Marc


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